Le bonheur des Belges de Patrick Roegiers

Grace à Hugo Klaus, nous connaissions des Belges leur « chagrin ». On pourra désormais compter avec le « bonheur » du dernier roman de Patrick Roegiers.

Un peu dictionnaire halluciné et très compilation sérieuse, entre grande histoire récitée et petites anecdotes savoureuses, totalement anachronique et truffé de dialogues surréalistes, cette œuvre-fleuve s’écoule à travers le regard d’un garçon de 11 ans, cherchant sa mère, (on l’aura vite compris : sa mère-patrie).

Le roman, comme le pays, se divise en deux : la Belgique, suivie naturellement de la Flandre, mais la malice de l’auteur propose une troisième partie, qui affime avec jubilation que la Belgique n’existe pas.

« La vie est mon pays

Qu’est-il devenu ?

Mon pays, c’est moi.

Que suis-je sans pays ? »

De fait, Patrick Roegiers recrée pour notre plus grand bonheur, le pays qu’il a quitté voici 30 ans.

Avec outrance et panache il explose les clichés en éclats de rire. Par un véritable tour de force documentaire et stylistique, il nous guide avec brio dans sa ronde spatio-temporelle. Surnage de cette avalanche de farces et trappes, le lecteur ébloui par l’accumulation sérieuse de documentation. Les listes sur tout et sur rien sont autant de morceaux de bravoure, la fantaisie n’est jamais loin du sérieux. Aucun domaine n’est en reste, la Belgique, riche de ses excès et de l’imagination de Patrick Roegiers, et plus que jamais surréaliste, les déroule sous nos yeux.

Debarquent de tous les horizons et dialoguent, impertinents et heureux, Victor Hugo et Yolande Moreau, Napoléon et Jacques Brel, suivront gaiement des centaines d’autres. On entre et sort des tableaux d’hier, comme on parcourt les rues des villes d’aujourd’hui, on perd la vie, la tête ou une jambe, dans des guerre à grand spectacle, on ripaille, on flagorne. Les cyclistent font le tour des Flandres, l’exposition universelle parle toute les langue, et régulièrement le flamand tonitrue de ci de là.

Au final, on ne doute plus du « bonheur des Belges » et comme le dit Freddy Belgouillard, pioché au hasard des 500 pages :

- On fait du neuf avec du vieux, déclare-t-il.

- Ce n’est pas près de s’arrêter, dis-je.

- La Belgique Joyeuse est un pays modèle.

- Mieux que le pays lui-même ?

- Il est la contrefaçon de lui-même.

- Est-il mieux que l’autre ?

- Rien ici n’est vrai.

- Cela ne se voit pas.

- Tout ce qu’on regarde est faux

- On dirait du vrai.

- C’est ce qu’il faut.

- Le faux ne doit pas faire faux ?

- Si. Mais il faut qu’il ait l’air vraiment vrai

- Sinon, c’est du vrai faux ?

- Ou du faux vrai !

- Qu’elle est la différence ?

- Un faux air de vrai.

- Et qu’est-ce que ça fait ?

- Ça fait plus vrai que vrai.

- Bravo. C’est tout à fait réussi.

Chronique de Christiane Miège. 

Le bonheur des Belges, Patrick Roegiers, Grasset, EAN  9782246779292

Le fil rouge :

 

Quatrième de couverture :

Le titre même de ce roman prend le contrepied du célébrissime Chagrin des Belges de Hugo Claus. Pour Patrick Roegiers, il s’agit ici de brosser une fresque – épique et drôlatique – de la Belgique « qui fut heureuse » – et qui ne l’est plus. Pour ce faire, il choisit de conter les tribulations d’un héros jamais nommé, sans âge, qui se promène dans l’histoire de cet énigmatique « Outre-Quievrin ». Ainsi, tel le fameux « juif errant », on le verra aussi bien avec Victor Hugo à Waterloo qu’avec Jacques Brel ou Eddy Merckx. Ce même héros sera également contemporain de la naissance de la Belgique en 1830, avant de fréquenter Annie Cordy, la Malibran, les Quatre fils Aymon ou l »Exposition Universelle de 1958. Ici, le voici dans une échappée du Tour des Flandres ; Là, il est dans les tranchées de la guerre de 1914 ou aux côtés de la poétique Yolande Moreau – avant de s’enfuir dans un tableau de Breugel. Bref, ce roman revendique son désordre et son uchronie. Tintin, Haddock, Simenon, James Ensor, Nadar ou Léon Degrelle (fondateur du fascisme belge) traversent allègrement cette fresque. On rit, on est bousculé, on s’amuse… Plus que tout, ce roman est porté par une langue éblouissante. Tour à tour picaresque, cruelle, mélodieuse, torrentueuse, c’est elle, d’abord, qui fait de ce livre un objet absolument singulier – et, à maints égards, prophétique à l’heure où vacille l’unité même de la Belgique.

Né en 1947 à Bruxelles, Patrick Roegiers mène d’abord une carrière d’homme de théâtre. Il s’établit à Paris en 1983. Critique photographique au journal Le Monde de 1985 à 1992, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la photographie dont des essais sur Lewis Carroll, Diane Arbus, Bill Brandt, Jacques- Henri Lartigue, Roland Topor et René Magritte, et conçoit de nombreuses expositions à l’étranger. Il a publié neuf romans aux éditions du Seuil, dans la collection Fiction & Cie, dont Beau Regard (1990), L’Horloge universelle(1992), Hémisphère nord (1998), La Géométrie des sentiments(1998), L’Oculiste noyé (2001), Le Cousin de Fragonard (2006) etLa Nuit du monde (2010), qui met en présence Joyce et Proust, dans la lignée de ses précédents livres qui ont souvent pour sujet la peinture et pour personnages des créateurs. Depuis quelques années, la Belgique est devenue un sujet en soi, traité entre autres dans Le Mal du pays, autobiographie de la Belgique (Seuil, 2003), La Belgique, le roman d’un pays (Gallimard, 2005) et La Spectaculaire Histoire des rois des Belges (Perrin, 2007). Le bonheur des Belges est le premier roman qu’il publie aux éditions Grasset.

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