Aux jambes d’Agnès de Philippe Paulino

Aux jambes d’Agnès de Philippe Paulino

Après Les peupliers effervescents (2009), Philippe Paulino, psychiatre de formation, signe ici son deuxième roman, Aux jambes d’Agnès, thriller psychologique dans lequel le narrateur, un psychopathe camisolé dans ses aspirations sexuelles et meurtrières, nous fait plonger, tous nos sens en éveil.

 Je n’ai jamais été une grande fan des thrillers, mais là j’en suis d’autant plus convaincue. Je referme avec soulagement Aux jambes d’Agnès, je dois dire que j’ai eu du mal à aller jusqu’au bout. Pour un thriller celui-ci n’est pas haletant, il ne crée chez moi aucune sensation de suspens, aucun fourmillement qui me pousse à tourner la page.

 Le personnage principal, un meurtrier psychopathe, vient de se faire interner dans l’hôpital pour malades difficiles de Villejuif afin d’éviter, dit-il, d’être lui-même assassiné à la prison de Fleury par des prisonniers fous furieux. On assiste à son internement, ses premières piqûres, ses réflexions, tout en intériorité, à la première personne du singulier. Très vite le narrateur se met à parler à ce « tu » imaginaire : ce que tu serais toi lecteur si tu découvrais ce monde-là. Il nous prend à témoin, nous obligeant à l’immersion totale dans son vécu angoissant. Et cette apostrophe au lecteur fonctionne plutôt bien, donnant de l’élan à la narration que j’ai trouvée parfois trop descriptive.

Ensuite le personnage principal rencontre un psychiatre, auquel il ne veut au début rien dire – « je m’en fous » lui répète-t-il inlassablement – et qui sera bientôt rejoint par une journaliste, Agnès, qui « prépare un reportage pour un hebdomadaire à grand tirage, un article sur le travail des unités psychiatriques pour malades difficiles ». En milieu de récit, ce médecin et cette journaliste vont cristalliser l’obsession meurtrière du patient qui les imagine ayant une relation sexuelle uniquement pour le narguer ; ainsi ces deux personnages révèleront au fil du texte les pulsions sexuelles et meurtrières du narrateur qui n’aura de cesse de les interpeller et de les agresser intérieurement. Agnès, dont les jambes toujours cachées ne se dévoileront au narrateur qu’en fin de récit, apparait exactement au milieu du livre et en devient le leitmotiv, le fil rouge, l’ascension vers une fin inévitable.

La narration est découpée en chapitres qui sont autant de villes où déambule le psychopathe : Villejuif, Brest, Lorient, Briançon, Annemasse, Genève et enfin Calvi. Ces villes deviennent le symbole des femmes qu’il y rencontre et qu’il va « abîmer » d’une manière ou d’une autre. Un tueur ? Pas vraiment, pas au sens où on l’entend habituellement, non, plutôt un déséquilibré pour qui la mort est une suite logique dans la vie de ses victimes.

J’ai été parfois admirative devant le style très imagé de Philippe Paulino dont les comparaisons sont loin d’être stéréotypées « avec les neuroleptiques qui s’accumulent, au fil des semaines et des mois, tu ne peux plus aller à la pêche aux souvenirs, rien ne mord et tu restes au bord du lac à fixer l’eau morne du passé qui ne tremble pas, qui ne rend rien ». Certains passages dans son chapitre intitulé « Lorient » sont très lyriques, voire poétiques, mais dans l’ensemble son style manque, à mes yeux, de régularité, de cohérence, il passe dans un même chapitre, voire paragraphe, d‘un langage très soutenu, (l’utilisation du passé-simple et d’un vocabulaire très précis dans le chapitre sur Briançon) à un style très vulgaire, oral, direct, sans aucune poésie… est-ce volontaire ? Cherche-t-il à traduire ainsi l’instabilité de la pensée du psychopathe ? Ses accès de crise ? Son imprévisibilité?

 Le narrateur, porte-parole de l’auteur, nous donne parfois aussi avec maladresse et de manière presque « scolaire » des explications psychiatriques « une idée fixe n’est pas seulement une idée dans ma tête, elle apparaît dans tel ou tel objet autour de moi, l’anse d’une tasse de café… », ce qui a plusieurs fois eu pour conséquence de me couper dans mon élan de lecture.

J’ai également été intriguée par l’usage que l’auteur a fait de sa postface. En fin de récit donc, sous la plume du psychiatre et non de l’écrivain, Philippe Paulino nous expose ce qu’est un psychopathe : la relation qu’il entretient avec le monde, ses angoisses, ses pensées, etc. J’ai eu la sensation étrange que l’auteur avait besoin de se justifier, comme pour nous dire « voilà j’ai écrit de cette manière parce qu’un psychopathe pense comme ça, agit comme ça ». L’histoire ne se suffit-elle pas à elle-même ?

Pour conclure, je dirai que Philippe Paulino nous livre ici un second roman inégal : j’ai parfois été prise dans l’élan de son style riche en images loin des clichés mais le plus souvent rattrapée par la lourdeur d’une intrigue trop lente, trop descriptive. Le narrateur, malgré son invitation dans un monde peu commun et parfois très justement décrit, n’a finalement pas réussi à me surprendre, ni à me fasciner, ni même à m’empêcher de reposer le livre entre les chapitres. Les 102 pages avec la postface ne sont pourtant pas une montagne mais j’ai peiné à finir, ne parvenant pas à m’accrocher au personnage principal, à rentrer dans sa peau, à avoir envie de mieux le connaître.

Chronique d’ Aude Lafait 

Aux jambes d’Agnès, Philippe Paulino, L’âge d’homme, ISBN 978-2-8251-4205-9

Quatrième de couverture :

« Viens, Agnès, viens ! L’hiver à Briançon, les Parisiennes comme toi descendent hardiment les pistes de Serre-Chevalier, il est possible de rejoindre les sommets, à deux mille mètres, depuis un œuf qui part de la ville basse. Les massifs enneigés à l’année ne rendent pas toujours les cadavres, je pourrai t’emmener là où est enseveli celui du militaire qui n’a pas été retrouvé. Tu feras de jolies photos … »

Dans ce second roman, Philippe Paulino, psychiatre et écrivain établit à Lyon, conduit le lecteur vers la perception « du dedans » d’un déséquilibré, avec, sous-jacente, transposée dans un contexte moderne, la vision rousseauiste de l’aliénation.

 



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin