Peste et choléra de Patrick Deville

Peste et choléra de Patrick Deville

« Le balancier de l’horloge accroche un reflet. Plus haut il pousse l’engrenage qui cliquette. Au fronton du Rahaus, la Mort toutes les heures retourne son sablier. On l’ignore. Ce présent est perpétuel. Le monde gagnerait peu à évoluer encore. Cette civilisation est à son apogée. Quelques détails peut-être à régler. Des médicaments sans doute à perfectionner.« 

A l’heure où le Livre est devenu la catarsis démocratisée des médiocres élites étalant leurs turpitudes à la foule aveuglée, un éclair transperce la fange. Une douce musique envahit vos sens dès les premières phrases. Lecteur ouvrez votre compagnon de fil ou de papier. Ensorcelé par la musique, captivé par l’intensité de la VIE votre cœur appartient à l’univers de Patrick Deville ad libitum. Extraordinaire récit de voyage dans le temps et l’espace, chant épique à la gloire de Yersin, des aventuriers de la microbie et des colonies, des DWEM* et du XIXème siècle mort de frayeur lorsqu’apparaître le suivant avec son sceau : le 15 Novembre 1018, l’on enterre Guillaume Apollinaire avec son trou d’obus dans la tête.

Qui est donc Alexandre Yersin (1863-1943) ?

« Cet homme aux yeux bleus qui ont vu les yeux bleus de Pasteur. Comment il a découvert le bacille et vaincu la Peste ; quitté la Suisse pour l’Allemagne, l’Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l’ethnologie, celle-ci pour l’agriculture et l’arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sedangs. Ces inventions dans l’horticulture et l’élevage, la mécanique et la physique, l’électricité et l’astronomie, l’aviation et la photographie. Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina. Comment il rejoignit à pied depuis Nha Trong le Mekong et Phnom Penh, pour finalement vivre cinquante ans dans ce village au bord de la mer de Chine.« 

En 220 pages Patrick Deville trace 70 ans le roman de la bande des Pasteuriens logés rue d’Ulm avec en fil rouge la vie d’Alexandre Yersin. La passion, la recherche, le risque personnel pour être vivant à l’image d’Arthur Rimbaud…Le poéte, écrivain et aventurier…Aujourd’hui les aventures rimbaldiennes s’effacent et Bernard Henri Lévy à la télévision sonne le glas de l’Occident. Il est le successeur intellectuel de La Condamine avec son caotchu (bois-pleure en quechu). Yersin a découvert et vaincu la PESTE, yersinia pestis. A ce moment on lance des recherches sur la gourme, le tétanos, le charbon, le surra, la fièvre aphteuse, la pasteurellose, le barbone et la piroplasmose…Et aujourd’hui ?

Alexandre Yersin est aujourd’hui toujours plus connu à Nha Trang, dans la belle Indochine qu’en France ou en Suisse.

« Demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie. » Yersin

« L’aventure est au coin de la rue d’Ulm [parmi les microbes – NLDR] aussi bien qu’au dévers des dunes sahariennes.« 

Alexandre Yersin marche, découvre des territoires, des peuples et des microbes. Il vit

« On avance droit devant. En des territoires innommés vers des peuplades furieuses et sans violons et sans alexandrin. On tient le cap au compas de marine. Ça ressemble enfin à la vraie vie libre et gratuite. Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l’inconnu sinon vers Dieu et vers soi-même. La risible petite énigme de soi.« 

Alexandre Yersin invente. Nha Trang et Dalat, Albert Calmette et Emile Roux, Pasteur le géant…

« Pasteur, l’inventeur d’une réalité à ce point insoupçonnée dans toutes les langues qu’il avait fallu s’adresser à Littré, l’importuner dans son grand ouvrage du dictionnaire, lequel avait tranché et jugé que « microbe et microbie sont de très bon mots. Pour désigner les animalcules, je donnerai la préférence à microbe, d’abord parce que, comme vous le dites, il est plus court, puis parce qu’il réserve microbie.« 

Et Louis-Ferdinand Destouches, le traître médecin pasteurien passé à la littérature, déstructurera le roman français et réglera petitement ses comptes avec L’Institut dans son Voyage au bout de la nuit

« Cette sorte de liberté sauvage dont on jouit ne peut être comprise en Europe où tout est si réglé par la civilisation. » Yersin

 Un détour parmi les inventeurs, amis de Yersin. L’appareil à glace à l’acide sulfureux chimiquement pur de Pictet, les voiture avec moteur à vapeur de Léon Serpollet (1887-1907) avec la Serpollet 5,6 ou 8 CV. La 8CV détiendra le record de vitesse en 1903 avec 120 Km/h… Un certain Peugeot, constructeur de cycle dans le Doubs, achètera des moteurs Serpollet.

La révolution des transports en une vie d’homme

« En 1860, trois mois de mer à la voile par le cap bonne espérance, 1890, trente jour à la vapeur par la canal de Suez en 1940 un poème aérien de 8 jours, Athènes, Beyrouth, Damas, Bagdad, Bouchir, Djask, Karachi, Jodphur, Allahabad, Calcutta, Rangoon, Bangkok, Angkor puis Saïgon. En l’espace d’une vie d’homme, la citrouille est devenue melon puis mandarine.« 

Les petits plus du lecteur curieux

Nha Trang que l’on prononce Nia Trang car au XVIIème siècle le jésuite avignonnais auteur du dictionnaire portugais-annamite-latin, Alexandre de Rhodes, utilisait la langue d’oc et le h mouillé.

POSCH (Port out et starboard home), inventé fin 19ème sur les lignes maritimes, parce qu’il était du dernier chic de changer de bord pour jouir des la vue de la côte de son hublot selon que l’on y aille ou que l’on en revienne.

Le livre a été lu sur le conseil de Charles, libraire à l’Heure de Mamans à Versailles. Brillant conseil.

DWEM* : Dead white european males

 

Chronique de Pikkendorff

Peste et choléra, Seuil, collection Fiction et Cie, 220 pages, 18€, ISBN 9782021077209

 

Lire un extrait 

 

Quatrième de couverture :

« Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger. »

Parmi les jeunes chercheurs qui ont constitué la première équipe de l’Institut Pasteur créé en 1887, Alexandre Yersin aura mené la vie la plus mouvementée. Très vite il part en Asie, se fait marin, puis explorateur. Découvreur à Hong Kong, en 1894, du bacille de la peste, il s’installe en Indochine, à Nha Trang, loin du brouhaha des guerres, et multiplie les observations scientifiques, développe la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinquina. Il meurt en 1943 pendant l’occupation japonaise. Pour raconter cette formidable aventure scientifique et humaine, Patrick Deville a suivi les traces de Yersin autour du monde, et s’est nourri des correspondances et documents déposés aux archives des Instituts Pasteur.



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