Acharnement de Mathieu Larnaudie

Le monde politique analysé de l’intérieur par une ancienne plume désabusée retirée à la campagne, qui passe le plus clair de son temps à regarder des séries policières à la télévision et à boire de la Chartreuse, tout en s’acharnant à rédiger le discours parfait et à découvrir dans son jardin des cadavres de suicidés tombés du viaduc qui surplombe sa maison.

Si vous désirez découvrir les dessous de la politique, ou plus exactement de la communication politique, alors précipitez-vous pour lire Acharnement. Toutefois soyez prudents s’il vous reste encore quelques illusions sur la force de conviction de ceux qui nous gouvernent…

Le héros, ou plutôt l’anti-héros, ancienne plume d’un ministre déchu, nous fait entrer dans les palais de la République et les meetings de province, revisite les classiques, à commencer par Cicéron, pour ouvrir devant nous la boîte à outil de l’orateur politique et témoigne enfin qu’au-delà des idées et des convictions, qui se déplacent à l’allure d’une girouette, la recherche du mot juste, de la phrase parfaite, du discours idéal reste la quête, sinon l’œuvre, de toute une vie. Même après la chute, la défaite, la retraite. Müller aurait pu changer de ministre, comme on change de cheval. Il se retire, mais ne nous y trompons pas, ne nous laissons pas abuser par une innocence citoyenne de bon aloi, en cherchant là une fermeté de conviction ou la fidélité de l’engagement.

Le style est agréable, la narration alternée du héros et du narrateur donne du relief au récit, l’intrigue est déconcertante. Pas décevante, déconcertante. Elle consiste peut-être à conduire le lecteur à chercher un suspens tout au long du roman. Pourtant, on vous l’avait bien dit, dès les premières pages, les corps tombent du viaduc. Au rythme des verres de Chartreuse et des séries policières. Et les suicidés sont recueillis avec le même cynisme désabusé qui caractérise le regard d’un homme sur sa vie de rhéteur et de conseiller déchu, comme entraîné dans la chute par son ministre battu aux élections. Désormais, l’intellectuel parisien est devenu provincial reclus qui sans être tout à fait asocial a pour le moins une forte tendance à l’érémitisme farouche. Pourtant, il y a cette estrade, dans un coin du bureau. Une estrade, comme du temps où il fallait déclamer et peaufiner les discours du ministre Gonthier. Une estrade, pour parvenir à prononcer, du fond d’une longue retraite provinciale, le discours parfait.

 

Chronique de Pierre 

 

Acharnement, Mathieu Larnaudie, Actes Sud, ISBN 978-2-330-01262-5

 

Quatrième de couverture :

Depuis la défaite du ministre dont il rédigeait les discours, Müller a mis à distance sa fonction professionnelle de “plume”. Dans la quiétude de sa demeure champêtre, il s’ingénie à élaborer l’allocution politique idéale, s’accordant quelques addictions (séries policières télévisées et petits verres de Chartreuse) et observant d’un oeil acerbe, en connaisseur, les campagnes électorales qui se succèdent et ramènent aux affaires des ambitieux qu’il a jadis côtoyés. Mais sa retraite est bientôt troublée par d’intempestifs suicidaires, des inconnus qui, du viaduc surplombant sa propriété, viennent s’écraser dans ses plates-bandes.
Le compulsif assemblage des mots, face au silence du désespoir. Ces deux réalités, une écriture caustique les met en miroir pour mieux illustrer les paradoxes de la rhétorique et l’incapacité de la parole à prendre en compte ce qui survient…
Après Les effondrés où il questionnait la chute de la doxa ultralibérale, Mathieu Larnaudie confirme sa capacité d’engager la fiction dans un décapage rigoureux des stratégies, effets de manches et belles envolées du langage qui nous gouverne.

« C‘EST D’ABORD UNE SIMPLE IMAGE, survenue à la lecture de je ne sais plus quel quotidien, à la rubrique des faits divers : l’ombre d’un viaduc qui s’étend sur une vallée, et de ce viaduc des corps qui tombent. Des corps mystérieux, muets, ou plutôt dont le cri ultime tient lieu de toute parole.
C’est ensuite, comme venant s’enrouler autour de cette première image, une autre ombre : celle des tribuns derrière lesquels se cachent les artisans anonymes d’une parole, celle-ci, codée à l’extrême, patinée par l’opinion, conçue pour convaincre – l’inverse d’un cri. Le métier de “plume” est mal connu : par essence, les auteurs de discours politiques sont voués à l’effacement, à la discrétion. Cette position paradoxale m’a toujours intrigué : comment se fabrique le discours politique ? Comment s’incarne ou se désincarne-t-il ? Surtout, je me suis étonné que cette position n’ait, à ma connaissance, jamais été vraiment représentée et questionnée dans la littérature – sans doute parce que ce discours fait un usage de la langue qui se situe précisément aux antipodes de ce que cherche la littérature : ce sont deux idées irréconciliables du langage, de ses pouvoirs ; deux idées irréconciliables, aussi, de ce qu’on appelle un “auteur”. C’est peut-être cela même que le roman explore : cette impossible réconciliation. C’est, en tout cas, un théâtre où les ombres se hantent les unes les autres, où les fantômes du passé apparaissent à la télévision, et où les fantômes qui s’accumulent au pied du viaduc leur font un écho sourd, morbide et burlesque.
Dans Les effondrés, j’évoquais la crise d’un discours idéologique : celui que la crise financière de 2008 a brutalement remis en cause. Le récit était en prise directe sur l’actualité. Au moment où paraît Acharnement, en France en 2012, nos esprits résonnent encore des paroles qui ont animé la campagne présidentielle. J’avais commencé le livre avant, je l’ai fini pendant. Il me plaît de croire que l’on peut y trouver quelques traces de cette récente actualité et d’acteurs de notre histoire politique récente. »

Mathieu Larnaudie

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  1. Si la plume de l’auteur est, comme il l’est dit, à la hauteur de celle du chroniqueur, lisons l’ouvrage

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