Les patriarches d’Anne Berest

Beaucoup moins limpide et accrocheur (ce ne sont pas forcément des qualités romanesques) que le premier très bon roman d’Anne Berest (La Fille de son père), celui-ci doit son charme puissant à la fascination créée par une construction bizarre, presque bancale.

 

Y-a-t-il deux ou trois parties ? Trois, égales, si on compte les divisions du roman titrées respectivement : Patrice Maisse, Gérard Rambert et Lucien Engelmajer. Deux, inégales, si on distingue le pendant-Denise (exposition) et l’après-Denise (résolution). Il y a aussi :
— la saga triste et cruelle d’une famille hors normes,
— un témoignage sur le milieu artistique et culturel dans les années 80,
— la représentation précise et documentée de la vie des patriarches : les membres et les amis de l’association Le Patriarche (structure destinée à soigner des toxicomanes, très en vue jusqu’en 1995 dans les milieux du spectacle en particulier, puis dénoncée comme sectaire et démantelée).

 

Avec les découpages inopinés de son roman suivant plusieurs dimensions, l’auteur désoriente le lecteur exprès. Jusqu’à la fin où le puzzle se trouve à peu près reconstitué, on est balloté d’une histoire à l’autre, d’un temps à l’autre, sans pouvoir discerner clairement de héros principal (Denise, Patrice ou Gérard ?), de direction, ni de message. Mais ça fonctionne bien parce que c’est très étrange, et déséquilibré, justement. Pour aimer le roman d’Anne Berest, il faut aimer se faire balader, aimer ne s’attendre à rien, ou à peu. Se laisser faire. Exactement comme la pauvre Denise, si mal dans sa peau, si désorientée, qui est un temps le personnage principal du roman mais pas tout du long, et qui paiera cher de s’être lancée dans une quête d’identité où se télescopent l’histoire du père, le conflit avec la mère, et son propre passage douloureux à l’âge adulte.

 

Le personnage de Denise Maisse, triste, éperdu, tendu, est pathétique mais aussi parfois comique par ses maladresses, son inadaptation au monde (l’épisode houelbecquien de son stage raté avec un photographe très hype et insupportable). Portant à bout de coeur le souvenir de son père Patrice Maisse (acteur fictif, fantômatique, dont un autre personnage dit qu’il ressemblait à Pierre Clémenti), Denise sert de faire-valoir consentant à Gérard Rambert (le personnage du roman, bien sûr) qui est au final pour moi le vrai héros, en survivant charismatique. Anne Berest le cite parmi les dédicataires – puisqu’il s’agit aussi d’une personnalité réelle et bien vivante – comme : “le père de ce livre”, cqfd.

 

L’écriture est le plus souvent belle, très évocatrice, même si quelques fois (peu) des tournures stylistiques m’ont déroutée. Comme celle-ci, vers la fin :

Patrice reconnaît Matilda, qui tient Denise et Klein dans chacune de ses mains.
C’est la main d’un enfant qu’on tient dans la sienne, pas l’enfant. Non ?

 

Une partie importante du roman consiste en la transcription de récits, confessions, et conversations enregistrées sur un dictaphone. C’est un ressort original de ce roman, et cela fonctionne bien. Sauf qu’il n’est pas très réaliste, je trouve, que Denise puisse transcrire chaque soir avant de se coucher ou de sortir, la totalité de ce qu’elle a enregistré dans la journée. De mon expérience, il faut compter 3 à 5 fois le temps d’enregistrement en temps de transcription. Licence romanesque, sans doute !

 

Extrait choisi

C’est au début du roman, le récit d’une rencontre de l’héroïne perdue dans Paris.

 

Denise ne retrouvait pas le chemin du jardin. Dans la rue elle se décida à arrêter un homme qui regardait droit devant lui, préoccupé, vaguement souriant, un type immense avec quelque chose de rassurant dans ce grand corps, portant une veste de daim trop chaude pour la saison, un pull rouge et de grosses lunettes à monture noire. Ses paupières recouvraient presque ses yeux, qui devinrent inquiets au moment où Denise lui demanda la direction du jardin. Il hésita, lui montra du doigt les grilles derrière lui, puis mit sa bouche derrière sa main. Il hésita encore, le jardin étant juste derrière, elle pouvait prendre deux rues différentes pour y aller, une plus courte que l’autre, mais bizarrement, expliqua-t-il, il préférait prendre l’autre, oui, il lui conseillait l’autre rue, et lorsqu’il eut fini d’indiquer la route, il sembla soulagé. Il sourit, d’un sourire si doux et triste à la fois, ses lèvres et ses oreilles rougirent de timidité et Denise le remercia avant de s’éloigner. ”

Je parierai que c’est Patrick Modiano que Denise a arrêté ce jour-là, du côté de la rue Vavin, pour lui demander son chemin… Si j’ai vu juste, c’est un joli hommage, gentiment taquin, délicat et souriant !

 

Chronique de Tilly

 

Les patriarches, Anne Berest, Grasset,ISBN 978-2246800842

Anne Berest – Les patriarches par Librairie_Mollat

 

Quatrième de couverture : 

nne Berest est née en 1979. Après des études de dramaturgie baroque à la Sorbonne, elle dirige pendant cinq ans la revue du Théâtre du Rond-Point. En 2008, elle adapte et met en scène Un Pedigree, de Patrick Modiano, avec Edouard Baer, au théâtre de l’Atelier. Parallèlement, elle crée une structure éditoriale qui publie des livres de mémoire, hors commerce, à usage familial ou intime.
En 2010, elle publie La Fille de son père, aux éditions du Seuil. Les Patriarches est son deuxième roman.

« Je n’avais jamais rencontré un homme comme Gérard Rambert. J’avais un peu plus de vingt ans. Lui, un peu plus du double. Nous étions dans une fête, il était habillé comme personne, sa voix perçait plus fort que la musique. Ce qu’il racontait et son visage me fascinaient.
Pendant dix ans, nous nous sommes croisés, à diverses occasions. Un soir je lui ai dit : vous serez le personnage d’un livre que j’écrirai. Il en a ri – je crois que, sur le coup, il ne m’a pas crue.
L’été qui a précédé la sortie de mon premier roman, je suis allée le voir, tous les après-midi.
J’ai réalisé que dans sa vie, c’était la mienne que je cherchais. Mon enfance. Mon éducation. Mes obsessions. Mon grand-père, fils de Francis Picabia, mort d’overdose.
Tout a pris sens.
Les Patriarches est une enquête, au dernier été de la vie d’une jeune fille, qui cherche à découvrir où son père a disparu pendant l’année 1985.
Aujourd’hui, je sais que je l’ai écrit au moment où j’en finissais avec la jeune fille que j’étais. »

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  1. Bien vu pour P.M. !
    Merci,
    A.

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