Peste et Choléra de Patrick Deville ( chronique 2 )

Dans la bande annonce de Dans la maison, le lycéen explique à son professeur Fabrice Lucchini, qu’il a employé le présent car « c’est un moyen de rester dans la maison ». On appelle ça le présent de narration. Voilà qui constitue la grande idée de Patrick Deveille dont le Peste & Choléra (on notera le snobisme de l’éperluette préférée au vulgaire « et » qui ne doit pas faire écrivain au Seuil) relate la vie d’Alexandre Yersin, un jeune suisse du 19e siècle qui a travaillé aux côtés de Pasteur, avant de partir voir ailleurs, faisant de lui une sorte de Rimbaud de la science. Le destin de Yersin est remarquable et la lecture de livre nous renseigne sur un personnage pour le moins étonnant et marquant. Mais que tout cela est lourdaud dans sa volonté de faire littéraire et de n’être surtout pas une biographie classique. Première idée donc : le présent de narration. Yersin pense, Yersin construit, Yersin voyage. On connaissait les auteurs pour classe de terminale, nous voici en présence d’un écrivain avec une idée d’élève de première… C’est un genre comme un autre.

Pour le reste, ce roman utilise des moyens littéraires qui relèvent davantage de la fabrication que du génie. Plutôt que d’écrire une bonne grosse biographie (mais il semblerait qu’elle existait déjà), Patrick Deville veut faire de la littérature. Alors, il passe son temps à mettre en parallèle des personnages qui ne sont pas vraiment croisés, à mélanger les époques et à pratiquer un name dropping incessant. Ce qui donne par exemple des « Yersin s’installe à l’Institut parce que le Lutetia n’est toujours pas bâti », ce qui me rappelle la sublime formule de Woody Allen pour lequel le responsable de la mort de Kennedy s’appelle Christophe Colomb. Je doute juste de la volonté humoristique de Deville qui a une autre grande idée. A plusieurs reprises, alors qu’il relate au présent la vie de Yersin apparaît aux côtés de l’helvète scientifique un fantôme du futur (formule reprise deux fois en moins de dix lignes page 87) qui l’observe un carnet à la main (je cite de mémoire), soit l’auteur lui même qui se met en scène aux côtés de son personnage dans le passé, mais écrit au présent. Quel vertige, j’ai failli tomber de mes talonnettes !

Ajoutez à cela la grande métaphore du livre, qui consiste à comparer un hydravion à « une petite baleine blanche » comparaison reprise à volonté comme les frites au bistrot romain quand j’étais jeune. J’oubliais les notations « philosophiques » du genre : « On ne pouvait pas imaginer l’essor de l’aviation. Merveilleuse invention qui permet de réduire les distances et de bombarder les populations. » Une découverte saisissante.

Sachant que ce roman devrait obtenir un prix, on sera rassuré : rien ne change ! Le talent finit toujours par être récompensé.

 

PS pour les amateurs de littérature

ce roman contient de très belles phrases. Elles sont extraites du journal et des lettres de Yersin, qui n’aimait pas beaucoup les artistes car il préférait la science. Sa langue est précise et juste, avec un sens de la formule qui rappelle les grands moralistes. Un exemple qui m’a empli de joie : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ».

 

Chronique de Christophe Bys 

 

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. Un peu sévère tout de même ! Toutefois il est vrai que les phrases qui restent sont celles de Yersin.

  2. « La petite baleine blanche » est le spectaculaire hydravion LeO H-242,construit par Lioré et Olivier en 1931. Les tintinophiles auront bien sûr reconnu le modèle de l’hydravion des dernières vignettes du « Sceptre d’Ottokar », et aperçu encore dans » l’Oreille cassée ». Il y a beaucoup de signes cachés dans ce roman dont il faut savoir apprécier toutes les richesses :
    http://diacritiques.blogspot.fr/2012/09/les-esperluettes-de-patrick-deville.html

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