Réanimation de Cécile Guilbert

Dans ma toute prime adolescence, mes parents méritocrates m’ont accompagnée dans un séjour irlandais d’immersion dans cette langue étrangère primordiale teintée d’un accent en forme de trèfle. Lors de ce périple cromwellien, un évènement changea définitivement ma vie et me sépara à tout jamais de Jérôme Garcin 

Pour vérifier l’inénarrable poésie de Michel Sardou, notre famille choisit de traverser le Connemara en calèche. Indépendante par nature, j’enfourchais seule un semi-postier breton du doux nom de Galway. L’intention était clairement de trottiner les cheveux aux vents, le vague à l’âme, seule avec mon histoire du paysage. Galway, lui, se révéla très rétif à cette situation. Pensant l’amadouer, je murmurai à son oreille, bien avant Robert Redford, les détails de ma courte vie. Probablement excédé par tant de narcissisme, Galway galopa jusqu’au bout d’une falaise à vous couper le souffle. Ce qu’il fit en me désarçonnant. Depuis une peur farouche des chevaux et une haine de l’autofiction m’ont brouillé avec Jérôme Garcin. Aussi quand ce dernier nous conseilla dès le 22 août, la lecture de «Réanimation» de Cécile Guilbert, sans pour une fois, nous asséner le terme de chef d’oeuvre, j’étais plus que dubitative.

Mais il est temps aujourd’hui d’afficher ma réconciliation avec Jérôme. «Réanimation» est un livre qui touche au coeur du temps qui passe. Inexorable, comme lui. Cécile Guilbert écrit à la première personne, mais cette personne n’est pas qu’elle, elle est son couple, son Autre, tous les Autres, nous.

Blaise, photographe, la cinquantaine joyeuse, est plongé dans un coma profond et inattendu, pour traiter une cellulite cervicale. Pendant quelques jours, il sera là, étendu, «body machine» transhumanisé, dans un service qui doit lui rendre l’âme. Il n’est pas mort, mais il n’est pas la vie, parce qu’il n’est qu’un corps au delà du sommeil. Elle, la narratrice, n’est pas choquée, elle coule doucement dans la nostalgie du mouvement. Elle tient un journal du temps de son corps vivant face à celui presque mort de Blaise. Le corps de Blaise est posé, et sa lutte intérieure n’est visible que dans son poing serré. «Réanimation» est un coup de ce poing amoureux à la vie. Par son absence dans le corps de l’être aimé, cette impulsion de vie rappelle à la narratrice qu’elle l’aime, qu’elle la chérit. Amoureuse folle de Blaise, elle est tragédienne car elle lutte contre le destin. Elle se bat en le niant, par la confrontation raisonnée avec l’oeuvre humaine. La mort est là mais elle ne s’incarne pas, elle ne touche pas la chair. La pathologie oblige Blaise à dormir, mais le pathos ne passera pas par sa femme. Elle angoisse, alors elle observe. Revient alors en elle la force du signe, celle des petits riens qui font la présence de l’autre, une montre à son poignet, celle symbolique d’objets du quotidien, une tête de Bouddha sur une table basse. Mais surtout revient la force du signe comme symbole ultime, l’écriture. Elle convoque ses auteurs, ses références, y trouve du réconfort et de la compréhension, tout la touche tellement plus que les mots des autres. Alors, elle produit des signes, pour que Blaise les interprète et lui revienne. Elle traverse sans se perdre la fuite de l’autre dans un monde à lui, dans un monde de nuit. Et il reviendra. Parce que « la mort ne possède aucun savoir-faire.» Cécile Guilbert est un performer de la vie, armée d’une plume blanche, qui vous caresse et vous pique là où nous avons tous mal.

 

Chronique d’ Abeline Majorel

 

Réanimation, Cécile Guilbert, Grasset, ISBN 978-2246746614

 

Quatrième de couverture :

 

« Blaise vient de fêter ses cinquante printemps. Quelque chose en lui refuse-t-il de naître ? De céder ? De s’ouvrir ? Une délivrance ? Une douleur ? Un remords ? Peut-être. Car soudain tonne le canon qui abat tout, renverse tout, démolit tout. »
La narratrice et Blaise, mariés, vivent comme des adolescents, des Robinson parisiens, artistes accrochés l’un à l’autre, insouciants. Jusqu’au jour où Blaise est atteint d’une maladie rare, la « cellulite cervicale », forme de nécrose parfois mortelle des tissus du cou. Hospitalisé d’urgence à Lariboisière, Blaise se mue du jour au lendemain en « homme-machine » plongé dans le coma. Alors la peur s’installe. De le perdre. De voir le bonheur disparaître. S’installe aussi la curiosité fascinée de la narratrice pour ce service spécial – la « réa » – tandis que son existence se détraque et se ranime elle aussi…
Récit intelligent et sensible, exercice de mise à distance du malheur, méditation d’une grande douceur sur le temps et l’espérance, les pouvoirs de l’art et de la médecine, les pièges de l’image et les sortilèges de l’imagination, le livre de Cécile Guilbert, traversé de mythes et de contes, et aussi – surtout ? – une lettre d’amour à Blaise.

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. Tres belle chronique drôle et touchante! Qui sonne juste et donne juste envie de se plonger dans le livre (alors que j’etais moi itou bougrement reluctant)

  2. Très beau billet. Ce livre le mérite amplement. Il est magnifique. je cite ton billet sur mon blog du coup. Au plaisir de te lire.

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