Les Je-ne-sais-pas de Sarah-Maude Beauchesne

Les Je-ne-sais-pas de Sarah-Maude Beauchesne

Il serait facile de classer les deux recueils de nouvelles de Sarah-Maude Beauchesne que publie Publie.net dans une la rubrique « québec-itude », cette zone littéraire mouvante et mal identifiée qui ramène parfois jusqu’en France quelques jeunes auteurs de cette lointaine francophonie. On se souvient notamment de l’exilé Alain Turgeonou de Maxime-Olivier Moutier par exemple. Mais à trop la circonscrire à une origine géographique, ce serait mal rendre compte d’où s’invente la langue française désormais : le Québec n’étant qu’une parcelle du village global.
Moutier et Turgeon portaient dans leur langue une étrangeté, un ailleurs, qui, s’ils avaient une origine québecoise, interrogeait la langue elle-même. C’est la même chose de Sarah-Maude Beauchesne, hormis qu’elle la porte encore un peu plus loin.
« Le deuxième étage est trop loin on s’araignée les deux bassins dans l’escalier. » (…) Tes filles insécures font retrousser les sommets de mes seins je sais pas. »
Pour nous, lecteurs du continent, Sarah-Maude Beauchesne semble parler une langue qu’on ne comprend pas toujours. Mais l’étrange mélange de parlé local et de franglais ne suffit pas à expliquer la déroutante inventivité qui a cours ici, qui semble déconstruire toute la langue pour la faire entrer dans une nouvelle dimension, à la confluence d’une jeunesse d’aujourd’hui et d’une diversité qui aspire tout azimut tout ce qu’elle touche. L’écriture de Sarah-Maude, par sa liberté, son inventivité, inscrit dans la langue une étonnante fraicheur, qui renouvelle le fond immémorial de la littérature contemporaine : le sexe, l’amour, la musique, les fringues… On hésite à comparer cela à un Bret Easton Ellis qui aurait oublié son maniérisme ou à un Foster Wallace qui aurait oublié de construire une histoire.
« J’avais conduit jusqu’à pas d’endroit c’était loin tellement que ça m’endort tellement loin que ça m’angoisse. »
Sarah-Maude Beauchesne semble offrir un espace pour exprimer la jeunesse d’aujourd’hui, une jeunesse globale, sociale et surtout connectée à ses propres sentiments, en lui donnant, dans l’espace même de l’écriture, une originalité dont nous sommes tant dépourvus de ce côté-ci de l’Atlantique, où, bien souvent on cherche à écrire de vieilles phrases pour parler de la modernité.
« Tes nuits c’est comme des couèffeuses qui te bigoudinent la couette sans te réveiller. »
Ici, il faut reconnaître parfois qu’on n’entend rien, qu’on ne sait pas du tout de ce dont il est question, hormis de courts portraits, de sexe, de désirs, de larmes, de relations toujours excessives… Mais c’est justement parce que la langue nous échappe qu’on s’échappe à notre tour.
« Moi j’avais envie de te donner mes bras, je les aurais emballé dans du papier de cadeau de fête dans du papier assez souple pour que tu devines la forme de mes bras à travers les motifs de papier de cadeau de fête.
J’aurais jeté aux poubelles mes deux mains parce qu’elles ne servent pas à grand-chose depuis qu’on dit qu’on s’aime parce qu’elles sont trop gênées en plus de mes doigts qui perdent leur sang froid tout le temps même su je fais des efforts. »
(…)
Et puis finalement j’aurais aimé t’offrir mes seins mais tu ne sais pas encore si tu les trouves beaux ou si tu les trouves trop comme ceux d’une ado avec les bouts qui retroussent et qui se cachent des fois quand ça leur tente pas.
Alors là je sais plus quoi te donner. »
Après avoir été décontenancé par ces deux recueils, on n’a qu’une envie : que Sarah-Maude s’attelle à une histoire, qu’elle use de la langue qu’elle invente pour nous faire entrer un peu plus avant dans son univers. Avec l’espoir de s’y perdre autant que dans celle qu’on a entrevue dans les deux étonnants recueils que vient de publier Publie.net.
Sarah-Maude Beauchesne recueille ses histoires sur son site internet, les Fourchettes
Sarah-Maude Beauchesne, Les je-sais-pas Publie.net, octobre 2012 (4,99 €) et Le je-ne-sais-pantoutePublie.net, octobre 2012 (4,99 €).


une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin