La patiente de Jean-Philippe Mégnin

La patiente de Jean-Philippe Mégnin

Déjà les couleurs fluides et lumineuses de la couverture. Un flou. Une impression de paix émane de cette aquarelle et ne me lâche plus. On plonge tout de suite dans La patiente même si l’eau est froide et qu’une une brume s’installe très vite sur les choses. On est happés et on ne peut pas en ressortir. Il faut simplement aller avec le courant.

Finalement c’est aussi ce qui arrive au narrateur, un gynécologue installé Place Saint Sulpice à Paris, qui tout au long du récit se laisse porter par les événements. Une nouvelle patiente qu’il ne connaît pas mais dont la « seule présence a tout de suite éveillé chez {lui} une sensation obscure » (p.10) arrive dans son cabinet et affirme connaître une partie intime de sa vie. Troublante, cette rencontre va chambouler l’existence du médecin et entraîner le récit vers une succession d’inattendus.

Le narrateur, dont le récit se fait à la première personne, apparaît comme le personnage principal de ce roman mais il se tient à distance, à distance des événements qui se succèdent et font basculer la vie des autres personnages autant que la sienne. On découvre alors, à travers ses yeux, une réalité toute différente de ce qu’il croyait vivre, une vie autre, est-ce d’ailleurs vraiment la sienne ? Observateur, il intervient sans conviction dans le déroulement des choses. Il est attachant, posé, passif peut-être ou quelque peu bouddhiste, acceptant « ce qui vient ». La jeune patiente, Camille D. est une « taiseuse », celle qui dit le minimum mais dont chaque mot est pesé, pensé, capable de faire basculer le monde autour d’elle. Cette figure féminine, la seule ou presque (il y a bien l’attachante Madeleine « maîtresse de maison » ou Hélène, la standardiste mais en second plan), est à son paroxysme, silence, retenu, concision, comme le style de l’auteur. Elle est, étonnement, aussi présente qu’invisible. Oui, c’est étrange, cette Camille D. obsède le récit mais n’est jamais davantage décrite que « sa tenue, son attitude, cadraient pourtant à la perfection avec mon salon d’attente plutôt distingué de la place Saint Sulpice ; elle avait cette classe naturelle des femmes qui sont élégantes sans sembler se soucier de l’être… » (incipit). L’auteur a cette faculté de la rendre obsédante sans jamais pourtant la dévoiler.

J’aurais envie d’en dire plus… mais ce livre de 160 pages mérite qu’on lui laisse le cadeau de dévoiler lui-même la vérité, ses vérités. Sinon vous me maudiriez de vous en avoir trop dit, car, les personnages : Vincent, le gynécologue, David son compagnon et Camille D., forment un trio énigmatique et silencieux mais vite et en peu de mots, les secrets se dévoilent, vous poursuivez, vous courez d’un chapitre à l’autre et vous n’arrêtez qu’une fois le livre refermé. C’est étrange, comment dire ?, ce livre est d’une concision et d’une densité effroyables. Il s’y déroule des choses difficiles, lourdes de conséquences, mais la narration coule avec tant de fluidité qu’on ne voit rien venir, qu’on ne porte pas le fardeau des personnages. Pourquoi alors ? Je crois que c’est dû au style de Jean-Philippe Mégnin.

J’ai tout de suite fait corps avec son style : de l’eau, fluide, limpide, fraîche. C’est comme si l’auteur me murmurait en haut de la vague « fais la planche et ferme les yeux. » J’aime cette concision alors que pourtant je suis une passionnée des romans fleuves. J’aime la justesse de l’auteur, le choix de ses mots, le choix aussi de ses silences, de ses blancs dans la mise en page. Les chapitres sont courts, trois, quatre ou cinq pages, petit format, très aéré, des phrases brèves, efficaces, sans fioriture. Comme l’eau en Bretagne, le ressac des vagues, la morsure du froid associée à la transparence. Cette mer bretonne que déjà je visualisais sur la couverture, je la retrouve tout entière avec l’évocation de la ville de Houat qui n’est pourtant qu’à peine entrevue, à peine effleurée par les mots du narrateur.

La concision du style de Jean-Philippe Mégnin, j’en suis sûre, est sa force. Il le dit lui-même lors d’un entretien à propos de son premier roman La voie Marion (que je vais m’empresser d’aller lire !) : « j’essaye d’être sobre parce que les choses vont mieux quand on les dit avec simplicité. » (Du jour au lendemain, émission de France culture d’Alain Veinstrein, 18 novembre 2010). Pour cet auteur, écrire long (il cite le roman), s’avère plus difficile que d’écrire court (la nouvelle). Cela se sent. Il est poignant de simplicité et de justesse, non pas dans le pathos, la description des sentiments ou des émotions, mais dans l’action, le geste ou la pensée brute, épurée. Les choses sont effleurées, sous-entendues, jamais plus.

Est-ce trop peu ? Je n’en suis pas sûre. J’aurais aimé, comme pour tout roman dans lequel je me sens bien, en lire davantage, mais non pas au risque de voir la narration diluée, les situations décrites dans le détail, ça non. Car sa concision, que je retrouve chaque fois avec bonheur dans la dernière phrase de ses chapitres : « Le lendemain, je lui ai offert des fleurs » p. 47, « Le sien. » p. 53 et « C’était écrit. » p. 106, permet l’envol, l’élan vers le chapitre suivant.

Je me demande ce qui a pu me manquer dans ce récit. Silence. Rien. Car rien n’est dit et tout est dit. Accordez-vous deux heures et plongez-y !

J’aimerais citer deux phrases de La Patiente pour tenter de traduire la sensation qu’il me reste de cette délicieuse lecture « Quelque chose est passé dans son regard. Pas de l’émotion, pas du sentiment. Quelque chose. » (p.14) et plus loin « il était là, à travers elle, diffus mais présent comme un secret entrouvert » (p. 52).

Voilà… j’en ai déjà trop dit alors un dernier mot : Bravo Jean-Philippe Mégnin !

Chronique d’Aude Lafait 

La patiente, Jean-Philippe Megnin, Le dilettante, ISBN : 978-2-84263-726-2

Quatrième de couverture :

Apparemment, ce devait être une journée comme une autre, à faible potentiel romanesque : la place Saint-Sulpice, fontaine et fronton, dans son rôle de place Saint-Sulpice ; sous les yeux et entre les mains de Vincent, gynécologue, le défilé des clientes, polies, patientes, rythmé par Bach et son violoncelle seul. Confiance, efficacité. Seulement voilà, elle est désormais là, vient d’entrer et de s’asseoir dans le cabinet, et « une sensation obscure, un sentiment d’insécurité diffus mais palpable, comme une brume matinale » s’insinue, s’empare du lieu. Son nom : Camille D. Et d’un mot, d’une remarque, sur l’homosexualité de Vincent, elle entaille, crée l’accroc. Et tout, dans la vie de Vincent, se démaille : comment sait-elle ? Au fil d’autres rendez-vous, de quelques mots piqués comme des fléchettes, la vie de Vincent se défait, s’effondre lentement. À tant de ruines, une raison, une cause ? Et c’est Camille qui la donnera, dévoilant l’ampleur d’un drame dans lequel Vincent n’est qu’un second rôle. Avec une efficacité sourde et un sens du tourment feutré, Mégnin marche sur les traces de Boileau-Narcejac. La toile est prête : entrée du moucheron !



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