Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre de Sébastien Bonnemason-Richard

Cet alexandrin d’Esther de Racine intitule le premier roman de Sébastien Bonnemason-Richard, et annonce le goût prononcé de l’auteur pour les citations de grande portée lyrique et poétique.

Son court récit extrêmement formel, déroule ses chapitres sous l’égide de superbes citations dont la bibliographie figure en fin d’ouvrage. Le prologue également signifie l’intellectualisme de l’auteur sous l’étendard du « Sapiens » de Salomon, transcrit en vieux français.

Cela fait beaucoup de références et variances formelles si l’on ajoute encore un autoportrait en fin d’ouvrage, une pagination déroutante, et un texte, la plupart du temps sous la forme de courts paragraphes de quelques lignes, sans oublier l’usage fréquent de l’italique. On peut se poser la question de la légitimité, de la nécessité et soupçonner la prétention ou la béquille rassurante. On peut aussi saluer l’hommage et le courage d’écrire sous les ailes de ses admirations, ou l’ambition d’écrire en trouvant sa forme, sa musique. Le risque étant, que le lecteur emporté par le poids des écrivains cités faiblisse sous la plume légère de l’auteur.

Le style également saute d’un genre à un autre. Tantôt récit, tantôt prose poétique, phrases courtes, longues, hachées, tronquées. Un mot seul, une phrase par page, des tirets, des italiques, l’auteur virevolte et joue de tout.

La forme l’emporte sur le fond.

Mais le récit ? Il démarre comme on claque une porte pour prendre la route. Il se densifie et enserre le lecteur dans ses griffes nerveuses. Certains passages sont narratifs et de grande envolée, d’autres plus elliptiques et de profonde intériorité. Là aussi l’auteur varié d’un narratif à l’autre jusqu’à l’irritation. Le récit est aussi chaotique que la fuite du personnage est linéaire, le vocabulaire aussi poétique et cru que le héros est sensible et déshumanisé. L’amour, la vie, la mort, les grands thèmes éternels, par une écriture inscrite aujourd’hui dans ses possibles et ses références, font de ce premier roman un manifeste ambitieux.

En dernier clin d’oeil littéraire et pour enfoncer le clou, Flaubert est cité en compagnie d’Emma, qui par ennui rêvait de fuite sociale. Sébastien signe en fin d’ouvrage son autobiographie d’un « Je quitte le discours courant, je m’émancipe de l’acquisition obligée de la langue nationale, je m’affranchir par la forme écrite. »

L’écriture plutôt que l’arsenic.

Chronique de Christiane Miège

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que je te vois répandre, Sébastien Bonnemason-Richard, Alma, ISBN : 978-2-36-279055-3

Quatrième de couverture :

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre raconte une fugue. Celle d’un homme impatient, très secret, compulsivement organisé. Il quitte tout et part en voiture rejoindre 2 000 km plus au nord une jeune fille qui a froid. Son appartement est en ordre, son associée s’occupera de la galerie, ses amis croiront la ligne en dérangement. Il ne compte pas revenir. Il ne le fera pas. Avec la rigueur d’une épure, sec comme le claquement d’une arme, ce trajet sans retour, entre asphalte et bord de mer, pousse à bout le silence d’un homme qui ne se dit pas tout. Amour, jouissance, émotions : rien ne le relie au monde. Comme si la vie n’était que logiciels, et le Mal une apesanteur. Ce premier roman récuse avec une rare maîtrise notre nouvelle ère glaciale.

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