Les oranges ne sont pas les seuls fruits de Jeanette Winterson

Les oranges ne sont pas les seuls fruits de Jeanette Winterson

« Dieu me manque. La compagnie d’un être entièrement loyal me manque. Je ne considère toujours pas Dieu comme celui qui m’a trahie. Cela, je le pense des serviteurs de Dieu, mais il est dans la nature même des serviteurs de trahir. » Ces mots disent tout, tout du roman de l’auteure anglaise Jeanette Winterson, Les Oranges ne sont pas les seuls fruits.
Années soixante-dix. Jeanette est une petite fille. Elle grandit à Hull, dans le nord-est de l’Angleterre. Sa mère May est tyranniquement religieuse. Elle ne jure que par l’Ancien Testament, impose à sa fille de vivre au rythme de la Société des âmes perdues, tente à tout prix de l’empêcher d’aller à l’ »école païenne ». Dans ce lieu, elle découvre un monde tout autre que celui de sa mère. Très vite, son éducation religieuse devient un frein à son intégration sociale. Puis un jour, arrive le temps de l’amour. Le Vrai. A l’adolescence, Jeanette découvre son aversion pour les hommes, leur bestialité. Elle tombe alors sur Mélanie, une jeune fille aux yeux gris qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant. Les deux adolescentes développent une complicité, bien plus fine que l’amitié. Une idylle débute entre elles, loin des regards de leur entourage. Mais un jour, Jeanette décide de tout avouer à sa mère, qui finit par trahir son secret. Le pasteur et les fidèles sont informés de leur relation. La longue catabase de l’héroïne débute alors. Exorcisme et prières et s’ensuivent, en vain.
Dans Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, Winterson interroge l’impossible relation mère-fille-homosexualité-religion. Jeannette est aux prises de l’éducation rigide que lui donne sa mère, empreint au conformisme religieux. Sa rébellion touche, accroche le lecteur. Comment aimer Dieu alors qu’on est lesbienne? Comment Dieu peut-il l’aimer face à cette orientation sexuelle dévoyée? Comment une mère peut-elle aimer sa fille homosexuelle, dont sa plus grande ambition était d’en faire une missionnaire de la Société des âmes perdues? Sa mère l’a-t-elle un jour vraiment aimé? May est froide et sèche. Le rapport mère-fille se confond dans une dévotion à Dieu. Elle interdit à sa fille de l’appeler « maman », mais « tante May » pour mieux marquer la distance qui les sépare. Une relation ambiguë, car elle semble toutefois avoir de l’attachement pour Jeanette lorsque sa mère biologique vient la réclamer.
Le style de l’oeuvre est aussi original. Chaque chapitre porte le titre d’un livre de l’Ancien Testament et révèle un moment de la vie de l’héroïne. Winterson réinvente alors ce livre sacré à sa manière. Les Oranges ne sont pas les seuls fruits est une version de l’Ancien Testament, revisité et replacé dans les années du féminisme anglais.
Le roman de Winterson se lit facilement, bien que les cent premières pages manquent un peu de dynamisme.
L’auteur façonne également un « néo-roman d’apprentissage » avec son héroïne homosexuelle. La transgression du tabou amoureux interpelle, fascine, excite le lecteur contemporain. Tout en douceur.

 

Chronique d’Ingrid Gaza

 

Les oranges ne sont pas les seuls fruits, Jeanette Winterson, L’olivier,Traduit de l’anglais par Kim Trân

 

Quatrième de couverture :

«Ma mère n’avait pas d’opinions nuancées. Il y avait ses amis et ses ennemis.
Ses ennemis étaient : le Diable (sous toutes ses formes), les Voisins d’à côté, le sexe (sous toutes ses formes), les limaces. Ses amis étaient : Dieu, notre chienne, tante Madge, les romans de Charlotte Brontë, les granulés antilimaces, et moi, au début.»
Les oranges ne sont pas les seuls fruits recrée sur le mode de la fable l’enfance de Jeanette, double fictionnel de l’auteur. À la maison, les livres sont interdits, le bonheur est suspect. Seul Dieu bénéficie d’un traitement de faveur. Ce premier roman nourri par les légendes arthuriennes ou la Bible célèbre la puissance de l’imaginaire. Tout semble vrai dans ce récit personnel mais tout est inventé, réécrit, passé au tamis de la poésie et de l’humour. Publié en 1985 en Angleterre, Les oranges ne sont pas les seuls fruits a connu un immense succès, devenant rapidement un classique de la littérature contemporaine et un symbole du mouvement féministe.

Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson est romancière et essayiste. Elle a publié notamment Écrit sur le corps, Le Sexe des cerises (Pion, 1993 et 1995) et Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (Éditions de l’Olivier, 2012).

Traduit de l’anglais par Kim Trân. Édition révisée.

Les deux faces d’une histoire

«J’avais plus de six semaines mais moins de six mois quand on est venu me chercher à Manchester pour m’emmener à Accrington. Tout était terminé entre la femme dont j’étais le bébé et moi. Elle était partie. J’étais partie.», écrit Jeanette Winterson dans ses mémoires. Née en 1959, elle est adoptée par un couple de pentecôtistes, Constance et John William Winterson. Mystique, sévère, Constance s’absorbe dans la religion et la haine des autres. Jeanette sera missionnaire, sa mère l’a décidé. À la maison, les livres sont interdits, le bonheur est suspect. Seul Dieu bénéficie d’un traitement de faveur. À quinze ans, la révélation qui se prépare depuis longtemps bouleverse tout : Jeanette a une liaison avec une femme mariée, elle quitte le foyer familial et doit subvenir seule à ses besoins.

En 1985, elle publie son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (paru en France aux Éditions des Femmes en 1991). Ce récit initiatique, nourri par les légendes arthuriennes ou la Bible, recrée son enfance sur le mode de la fable. La reconnaissance critique et publique est immédiate. Couronnée de prix – dont le prestigieux Whitbread Prize -, Jeanette Winterson devient une figure du mouvement féministe. Ses romans baroques et ses essais sur l’identité sexuelle (Le Sexe des censés, Powerbook ou Écrit sur le corps) tracent une voie singulière dans la littérature britannique. Selon Ali Smith, «Winterson est un pirate longiligne, un navigateur au long cours, un pillard d’histoires, de littératures et de coeurs, elle a un pied dans la mer et l’autre si fermement ancré en Angleterre que ses romans, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l’absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer [...]. C’est une magicienne.»

En 2011, avec Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Jeanette Winterson décide de se livrer, sans fard, mais sans rien perdre de la fantaisie à l’oeuvre dans ses fictions. Elle écrit le «roman vrai» d’une vie : ce sont les mémoires d’une jeune fille issue du prolétariat de Manchester et le récit d’une quête intime. Elle dit les démons de la dépression, la découverte fondatrice de la littérature et le besoin irrépressible de liberté qui a guidé ses choix – amoureux, politiques ou esthétiques.

En publiant simultanément ces deux textes, la première irruption en littérature et l’autobiographie, les Éditions de l’Olivier souhaitent faire redécouvrir un auteur majeur à travers les deux faces d’une même histoire. C’est la genèse d’une oeuvre et d’une femme. L’art de la fiction selon Jeanette Winterson.

–Ce texte fait référence à l’édition Broché .



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