On enterre bien les dinky toys de Bruno Léandri

On enterre bien les Dinky Toys est à la fois un récit que je qualifierais de « générationnel » et un témoignage de cette période un peu « coincée » entre les rock-and-rollesques années 60 et les mitterandiennes années 80. « Etre des années 70 » ne marque pas vraiment, l’empreinte y semble moins forte, et pourtant.. . »

Chacun, écrit Bruno Léandri, peut associer sa jeunesse à un objet emblématique. Nous, c’était la mobylette. » Et là, le décor est planté à coup de Motobécane ; ceux qui « en »  étaient se reconnaîtront immédiatement. Et B.Léandri d’y ajouter un ingrédient indissociable de cette époque et de cet âge de la vie : les copains. «  La vraie bande de copains, ma protofamille, le groupe fusionnel qui constitua l’assise d’une partie de ma vie se forma à l’âge du collège, dans une scène digne des plus épouvantables clichés. » Une bousculade sur la récré et «…mais cette bousculade insignifiante fut un aiguillage de ma vie ». J’aurais pu vous gratifier d’une bonne vieille recherche  biographique telle celle publiée sur Wikipédia ou chez Evène ou d’autre mais lorsque l’on a un tel récit entre les mains, cela n’aurait été que ronronnant, redondant et beaucoup moins initiatique. Car, on suit « le » Bruno p’tit gars, ses jeux de petit train, ses bêtises…puis vient l’adolescent, le jeune homme : les profs du lycée qui « signent » une vie de leur autographe indélébile. Puis les filles , qu’elles s’appellent Delphine, Carine ou Anna-Maria…les cheveux longs et la barbe, les manteaux en peau retournée sur les cols roulés, les lunettes « mangent visage », les repères du clan, de la fratrie où personne n’ose s’aventurer.

Et ces « aiguillages » toujours qui taillent la route de Bruno Léandri. Le lecteur y côtoie la philosophie et cette confidence :  «  j’ai connu cet intense privilège d’appartenir à un cénacle, un vrai, comme à l’aube chrétienne, ou mieux, comme les marcheurs d’Aristote à l’âge classique, un groupe d’élèves soudés autour d’un maître à penser, confits d’amour et de dévotion pour le presque gourou…je fus donc admis dans le premier cercle des disciples… ». Et , dans une suite logique d’une vie en apparence tracée, on se dit…tiens, prof !Et ce fut, mais pas trop. Sept mois. «  Le sentiment que j’éprouvai devant le porche de l’école…que je franchissais pour la dernière fois s’apparenta à celui qu’on ressent sur le trottoir de la Santé après la levée d’écrou. J’en tirai un principe de vie tout simple… : plus jamais ça. » Edifiant ! On comprend mieux pourquoi, après un intermède au Club Méd, c’est en « zouave increvable à Fluide Glacial » qu’il fera finalement son show. Entre temps, divers mouvements ondulants, planants l’auront rattrapé : «  Denis et moi, on avait plongé dans la religion beat avec d’autant plus d’énergie qu’on était à la bourre. …on se la jouait vagabond céleste ». Lire Kérouac, gratter un peu sa guitare, se prendre pour Dylan, The Doors et consorts, hurler du Brassens à la mort les guide, les prend et ne les quitte plus. But long is the road….et vint le temps du Club : « le Club Med et moi, ça n’a pas été une histoire d’amour. » Pourtant, ce fut classe sup en cabotinage et un apprentissage digne des meilleurs C.A.P. en lycée pro ! B.Léandri « tente sa chance en envoyant ses textes aux magazines humoristiques Hara-Kiri et Fluide Glacial en 1976. C’est cependant au sein de ce dernier qu’il fera la majeure partie de sa carrière en publiant une nouvelle par mois pendant trente ans….Son oeuvre la plus importante à ce jour reste ‘La Grande Encyclopédie du Dérisoire’, une compilation à la fois farfelue et sérieuse de chroniques sur les petits mystères de l’existence. Il repense le genre du roman-photo en l’utilisant comme outil humoristique dans Hara-Kiri et Fluide Glacial. Ses travaux sont adaptés sur le petit écran : ‘L’Encyclopédie du Dérisoire’ est adapté par Arte. Depuis fin 2005, il tient sa propre chronique, La minute de Léandri, sur la chaîne belge RTBF. » Là, j’avoue, merci Evène, oui, la bio bien classique m’a moi-même rattrapée quelques lignes, histoire de.

Si j’ai semé ce texte d’extraits du récit, c’est avec une réelle intention. Celle de montrer une écriture touffue, livresque, densifiée par la matière des mots. Elle pourrait plomber le récit, l’enterrer tout cru et faire que le livre nous tombe des mains au moindre chapitre si tant est que nous ne soyons pas nés dans ces années-là…Mais, les mots s’accoquinent, mariage entre les riches, les bourgeois, les nantis, voire les nobles et les graveleux, les « de la rue ». Ce sont ce mélange et cette sorte de distance qui nous relie, Léandri et nous, lecteurs. Cela nous tient jusqu’à la photo finale : en quatrième de couverture. «  LA photo. La photo du groupe de rock qu’on n’a jamais formé, des stars que nous ne devînmes pas, de la musique qu’on n’a jamais jouée, mais c’est la photo finale d’une adolescence mordorée à aigrette mauve…Après…on est devenus jeunes…on a bougé autrement, embringués dans une histoire machin chose pleine de ce que vous avez, qui s’appelle la vie, comme disait l’autre pomme. » A toutes les stars que nous avons rêvé d’être…

Chronique de Les mots en premier.

On enterre bien les dinky toys , Bruno Léandri, Françoise Bourin éditeur,ISBN  978-2-84941-332-6

Lire le premier chapitre ici

Quatrième de couverture :

« Vus de loin, des jeunes déconneurs, bruyants et agités, comme tous les jeunes. Vus de près, tous des cas. Des types uniques, flamboyants, géniaux à hurler, drôles à pleurer, chiants à se manger les doigts, c’étaient mes copains, ce le sont toujours.Avec eux, tout jeune, j’ai traversé cette période, les années 1970. Vue de loin, une décennie ni plus ni moins importante que les autres. Vue de près, une époque charnière, féconde, tumultueuse, riche au vertige, et j’en ai visité tous les coins. Il fallait bien que je la raconte, moi aussi. Pour l’histoire, pour les archives, pour la rigolade.

Avec des copains comme ça, dans une période comme ça, oh putain, on s’est pas ennuyés ! »

B.L.



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