L’abandon du mâle en milieu hostile d’ Erwan Lahrer

L’abandon du mâle en milieu hostile d’ Erwan Lahrer

Ce livre m’a emballé et je vais essayer de faire en sorte qu’il ne fasse pas de même à mon écriture. Elevé à Dijon dans une famille traditionnelle de droite, le narrateur est encore au lycée quand débute le roman et n’aspire qu’à la vie conventionnelle que lui promet sa famille : des études de droit comme papa, un notable local qui veut faire une carrière politique, des bonnes études, un peu de militantisme mais sans grande passion chez les jeunes libéraux en attendant un bon mariage. Sauf que l’Amour va faire son apparition et comme un ouragan, dans une chanson populaire chantée par une princesse monégasque, « l’Amour va tout emporter et dévaster nos vies » Fin de la citation pour rire.

L’objet de l’amour de Bruno (c’est le nom du narrateur) c’est une jeune fille jamais nommée (ou alors ça m’a échappé) qui apparaît à la première page. Et entre ces deux là, tout commence mal. « Je te haïssais » est la première phrase du roman. Pour le fils de famille, la nouvelle venue qui apparaît en classe a des allures de punkette, écoute du rock alternatif et se fout de la morale conventionnelle. Elle a tout de l’altérité absolue, même si elle obtient d’excellents résultats scolaires.

Devant faire un exposé avec son parfait contraire, il va tomber amoureux de celle qui restera jusqu’à la fin du roman un mystère. Le rapprochement des deux opposés ne débouche pas sur une amourette parfaite mais sur une histoire troublante, où Bruno et son héroïne vivent ensemble, développent une sensualité mais aussi une communion intellectuelle, sans pour autant verser dans la romance classique. Leur couple n’est pas dans la norme. Va pour la cohabitation entre les deux, mais la punkette d’hier devenue thésarde puis écrivain mènera une vie parallèle de son côté à Paris, un pacte que le jeune homme de droit accepte non sans douleur ni jalousie. Les deux se marieront mais toujours une part d’elle lui restera interdite, jusqu’au jour où la double vie de la jeune femme se révèlera dramatiquement, obligeant le narrateur à s’interroger sur celle qu’il a cotoyée, aimée, mais imparfaitement connue.

Le récit bascule alors dans une autre dimension, devenant non seulement une réflexion sur l’amour, sur la part d’ombre irréductible de l’autre, mais aussi sur la politique à l’heure où la gauche fait le choix de la rigueur et abdique sa volonté de changer radicalement le monde pour essayer de le gérer du mieux qu’elle pense le pouvoir. « Tu percevais les prémices d’une ère nouvelle, dont les valeurs – fric et frime – te hérissaient d’autant plus qu’elles se cachaient sous les habits d’une morale de gauche. J’ai vu ta colère monter. »

En effet, le roman se déroule dans les années 80 et les éléments d’époque sont là, discrets, sans jamais tomber dans la pesante reconstitution. On s’y croirait vraiment, et pour avoir vécu ces années là, je n’ai pas vu de ces erreurs qui parfois m’agacent, alors qu’au fond ce n’est pas très grave.

Au fil des pages de ce roman, qui ne se lâche pas, Erwan Larher fait preuve d’une grande maîtrise littéraire. Son narrateur qui n’est pas sensé être un homme de plume emprunte à celle qu’il aime des trucs (c’est ainsi qu’on comprend pourquoi il met autant l’imparfait du subjonctif ou quelques adjectifs et substantifs désuets). De même, il manie à merveille les effets qu’il emploie, y recourant juste ce qu’il faut, sans lourdeur. Ainsi en est-il du subjonctif déjà mentionné, de l’intervention sous forme de dialogue imaginaire, de l’héroïne, ou encore de la phrase prévenant de l’imminence de la catastrophe.

Larher manie aussi à merveille l’ironie quand il décrit l’univers étriqué d’une bourgeoisie toute droit sortie d’un film de Chabrol et excelle à montrer l’effet d’une telle éducation sur un jeune homme littéralement cueilli par un amour hors norme. Car le milieu hostile du titre, en dépit de l’explication qui en est donné dans les premières pages, est peut-être d’abord et avant tout celui de l’amour absolu d’un homme pour une héroïne qui le complète et lui échappe à la fois. Une femme qui rend sa vie plus forte. « Grâce à ta présence stimulante, j’ai démultiplié mes points de vue et mes horizons. Tu m’as initié au plaisir, à la jouissance et à l’imparfait du subjonctif {…} Tu m’as appris le second degré ». Après que l’histoire vire à la tragédie, il y aussi ce « Je ne peux pas faire comme si tu n’avais pas existé, comme si tu ne m’avais pas modifié, surtout. » « J’aurais voulu te voire fière de moi. »

L’abandon du mâle en milieu hostile est un grand roman d’amour et j’aimerais que son héroïne devienne une des grandes figures féminines du roman avec son mystère et sa violence finalement inexpliquée, tant la psychologie n’est pas le moteur de ce récit. La renaissance finale du narrateur après un passage alcoolique est aussi très réussie.

Quelques lignes avant la fin, esquissant un bilan de cette histoire, le narrateur note : « Au fond je n’ai jamais eu l’ambition d’être quelqu’un d’autre. Faut-il vraiment faire quelque chose de sa vie ? » C’est la question qui sous-tend tout ce livre rare, sensible et intelligent. Si c’est pour écrire des textes aussi réussis, oui faisons quelque chose de nos vies.

Pour le reste, un auteur qui cite d’abord François Taillandier dans la liste finale des remerciements (c’est devenu une habitude assez grotesque dans les romans que de remercier comme si on était aux Césars ou que les écrivains se sentaient obliger d’imiter Michel Drucker louant le travail des machinistes et de toute son équipe) ne peut être que très bon. C’est ici vérifié.

Chronique de Christophe Bys

 

L’abandon du mâle en milieu hostile, Erwan Lahrer, Plon, ISBN : 2-259-22022-3

 

Quatrième de couverture :

« Je te haïssais. Avec tes cheveux verts, sales, tu représentais tout ce que j’exécrais alors : le désordre, le mauvais goût, l’improductive et vaine révolte juvénile. Tu malmenais ta féminité dans des hardes trouées, des guenilles comme jetées au hasard sur ton corps. Si tu avais été ma sœur, papa t’aurait reniée. J’aurais voulu te voir traînée par les cheveux hors des salles, sous les injures, et rejetée au loin, loin de mon monde ; j’aurais souhaité te voir lavée à grande eau dans la cour et tes nippes brûlées dans un grand autodafé ; j’aurais aimé… Mais rien. Rien que tolérance démocratique et muette réprobation. J’enrageais. »

La suite ? Explosive. Entre la fille fantasque, rebelle, et le jeune garçon trop sage se noue une histoire d’amour dans laquelle celui-ci se jette à corps perdu, émerveillé.
Dans la France en pleine mutation du début des années 80, où le fric, les paillettes et les faux- semblants remplacent peu à peu les idéaux, le narrateur découvrira – tragiquement – un tout autre visage de sa belle compagne…

Après avoir travaillé dans l’industrie musicale, Erwan Larher décide de se consacrer à sa vocation d’écrivain. Auteur de deux premiers romans remarqués, Autogenèse et Qu’avez-vous fait de moi ?, il est également parolier et dramaturge.



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