Loin du monde de Sébastien Ayreault

Si j’étais agitateur culturel, je dirais ATTENTION TALENT, tant le premier roman que livre Sébastien Ayrault est enthousiasmant. Sur un sujet finalement rebattu, il réussit à nous intéresser, à nous émouvoir et à renouveler un genre. Soit le récit d’enfance d’inspiration, semble-t-il, autobiographique. Le narrateur a dix ans et s’ennuie dans un village de l’ouest de la France, dans une famille ouvrière comme il en existe tant. « Il posa une main sur ma cuisse – une main aux doigts noueux des doigts aux ongles noirs. » note le narrateur.

Entre l’école et le foot avec les copains, les occupations sont des plus banales dans cette France du début des années 80. « Sûr qu’on allait pas devenir grand-chose en restant là, mais sûr aussi qu’on s’en foutait. » résume-t-il. Sûr qu’il s’est trompé car il est devenu écrivain, s’il confirme tout ce qu’on aime dans ce livre grave et léger, virevoltant d’aisance, dont ceux qui ont un peu d’oreille ne s’étonneront pas de découvrir que l’auteur est aussi chanteur, tant sa langue chante et swingue. A tel point qu’on pense par moments à Boris Vian, pour l’originalité du regard et le sens du rythme. Résultat : vous ouvrez ce livre, vous ne le lâchez plus, et comme il est relativement court (une centaine de pages) vous râlez quand vous le renfermez tellement vous eussiez aimé que le plaisir de lire lire dure un peu plus longtemps. « Dites voir Monsieur Ayreault, votre prochain roman…. »

Loin du monde c’est un peu comme si Le petit Nicolas avait été réécrit par le musicien de Saint Germain des Prés. Du premier on retrouve l’humour, le regard décalé sur le monde des adultes, sans pour autant jamais tomber dans le cul-cul des adultes qui singent l’enfance. Surtout, Sébastien Ayreault excelle à écrire ce moment très particulier, entre deux âges, où l’on n’est plus vraiment un enfant, tout en l’étant toujours. Son héros a, en effet, une obsession : les filles. Une obsession très physique, qui lui tord le ventre, et son grand oeuvre c’est de découvrir le continent féminin. Culotté pour un jeune auteur que de narrer cette enfance sexuée, où l’on passe des bras de maman à la culotte de la voisine, où l’on croît encore au père noël tout en pratiquant des jeux de mains mal vus des adultes. « Mon coeur pissait du sirop de fraise et mes « je t’aime » faisaient du brouillard dans l’air froid ».

Une découverte qui s’accompagne aussi de celle d’une forme de culpabilité, le narrateur se bricolant une sorte de religion très personnelle. Car la mort rôde (un bien beau cliché de ma part, pour un livre qui n’en a je crois aucun). Il y a le père Chriron qui se suicide, l’arrière grand-mère, une sorte de gorgonne qui terrifie le narrateur mais qui est aussi réjouissante en Tatie Danièle terrorisant toute sa famille, qui meurt aussi et puis aussi.. mais là on ne dira rien. Je reste persuadé que les meilleurs écrivains sont ceux qui ménagent leurs effets, ceux qui peuvent vous émouvoir avec très peu de mots. La fin de ce livre est cinglante, comme un coup de cymbale qui termine une chanson. « J’avais le bonheur aussi court qu’une manche de T shirt, Emilie, »

 

Chronique de Christophe Bys

Loin du monde, Sébastien Ayreault, Au diable vauvert, ISBN 9782846264907

Quatrième de couverture :

«On habitait loin du monde. Tellement loin, me semble-t-il, que le monde lui-même ne savait pas qu’on existait. Sûr qu’on n’allait pas devenir grand-chose en restant là, mais sûr aussi qu’on s’en foutait.»

«Je suis né en 76, dans un petit bled paumé de l’Ouest de la France appelé Maulévrier. Ma mère, Marie, faisait ses huit heures chez Var. Var était imprimeur, éditeur, mais aussi écrivain. Je me souviens bien de sa gueule burinée, de sa clope au coin des lèvres et des demis qu’il descendait tout le long des jours assis au bar en face de l’église. Je ne sais pas trop jusqu’où il était connu, en tout cas, il portait toujours une écharpe rouge. Quant à mon père, Serge, il travaillait chez Plastil, il était mécano. Il ne réparait pas des bagnoles comme les autres, mais des machines à fabriquer des lames de plastique. C’était bigarre. Il partait tôt le matin, à vélo, et revenait sur les coups des 7 heures le soir, et toujours à vélo.»

A dix ans, David vit dans l’Ouest de la France, «à Maulévrier, 4 saisons, une zone industrielle et deux terrains de foot». Autour de lui, une mère mélancolique et distante, un père ouvrier, qu’il idolâtre et attend chaque soir, une banlieue de pavillons tristes, une grand-tante despotique, une voisine légèrement dépravée. Et puis il y a Dieu, certes muet, mais seul rempart face à la solitude et aux questions enfouies dans le silence des sentiments.

A travers les yeux d’un enfant ordinaire prêt à basculer dans l’adolescence, seul et précoce, gauche et attachant, Loin du monde nous dit en peu de mots beaucoup de la vie, ses injustices fondamentales, mais aussi sa joie, ses premiers émois, ses premières déceptions : «On appelle ça l’existence.»

Un premier roman grave et profond dans lequel la légèreté – sens de l’humour aiguisé, phrases qui font mouche, ironie parfois grinçante -, ne s’oppose jamais à la sensibilité bouleversante de ce magnifique tableau.

Né à Cholet en l976, Sébastien Ayreault vit à Atlanta. Il a publié en revues ou en numérique de nombreux textes, nouvelles ou feuilleton, et compose des chansons. Voici son premier roman, qui «oscille sans cesse entre l’humour et le drame, petit ou grand. Portrait senti d’une époque et d’un milieu, Loin du monde frappe et par son ton et par son regard.» Alexandre Fillon, Livres Hebdo

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3 total comments on this postSubmit yours
  1. Quelle réjouissante critique que la vôtre, Christophe – ma préférée de « Loin du monde » jusqu’à présent! (et je les ai TOUTES lues! Hé oui, je suis Seb depuis un sacré bout de temps – parce que, entre autres, je pense comme vous: ATTENTION TALENT!)
    Je vous signale que la suite de Loin du monde est déjà parue en E-book ici http://www.epagine.fr/9782363150554-sous-les-toits-sebastien-ayreault/
    (vivement l’édition-papier!) et qu’on peut suivre Seb sur Twitter https://twitter.com/AyreaultS et sur FB là https://www.facebook.com/sebastien.ayreault
    (et aussi, si je peux me permettre, il me semble qu’il croit plutôt au Père Noël, non? Et non qu’il croît, du verbe croître ;) )

  2. L’auteur oublie de signaler que ce roman a d’abord été publié aux éditions Ex Aequo, chez qui le texte a été mis au point avant que l’auteur s’en aille voir ailleurs avec son roman sous le bras. Le titre de cette première édition était : « Dieu vit au-dessus du frigo »

  3. Chère Laurence,

    L’auteur n’a aucune obligation à le préciser et le chroniqueur aucune à le savoir. Mais nous en prenons bonne note.

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