Underground d’Haruki Murakami

« Il est trop simple de déclarer : « Aum, c’était le mal incarné. » Non, ce dont nous avons besoin, à mon sens, c’est de mots provenant d’une autre direction, des mots nouveaux pour une nouvelle narration. Une autre narration pour purifier cette narration. »

Haruki Murakami

Il n’est pas étonnant que Murakami se penche sur la tragédie du gaz sarin répandu dans le métro de Tokyo. Les condamnations à mort ou à perpétuité des membres directement impliqués dans cette attaque ont clos le dossier pour bon nombre de japonais. Mais reste, pour l’auteur d’ »Underground », qui veut comprendre, la question essentielle de toute son œuvre, à savoir la dichotomie entre le discours et la réalité. Depuis le début, l’incapacité à penser le monde nourrit ses thèmes de prédilection : l’utopie soutenue par la quête personnelle, la vie quotidienne qui sort des rails, le bouddhisme qui souligne les liens entre les événements et les êtres, et la mélancolie de personnes en quête d’identité, en lutte perpétuelle contre un quotidien anxiogène.

Malgré les nombreux refus de témoigner des victimes préférant oublier, Murakami donne la parole à ceux qui ont accepté. Par respect, il se garde d’intervenir dans leur narration. En revanche, dans la seconde partie formée par les conversations avec les membres de la secte Aum, à l’aide de raisonnements et exemples simples, l’auteur tient à les pousser dans leurs retranchements. Dans la lecture de ces deux faces narratives du même drame, réside la fascination pour ce livre exemplaire, aussi palpitant qu’un roman. On le sait, il existe autant d’histoires que d’individus. Mais des points communs permettent de dégager une description sociale du Japon et de la condition humaine plus générale.

D’un coté les victimes d’un enfer, de l’autre les acteurs d’une folie.

La partie principale d’ »underground » analyse la même tragédie vécue différemment par chacun. Dans la panique et la survie, l’héroïsme, le calme, la gentillesse, le courage côtoyèrent le penchant moutonnier de la société, un sens du devoir et de l’abnégation dans le travail paralysant, l’inefficacité du système de santé, et la faiblesse analytique et informative des medias. Au final surgit cette constatation : les japonais de l’après-guerre élevés dans la croissance économique ne savent plus gérer une crise, ils sont devenus égoïstes. Comme l’Amérique à la veille du 11 septembre, le Japon était jugé sûr. Et même si la plupart concluent que finalement ils ont eu de la chance, au-delà d’un certain fatalisme bouddhiste, demeure vive l’envie de connaître la raison principale d’Aum pour avoir commandité un tel crime.

Quand on connait la difficulté des membres d’une secte à en sortir, et la rareté de leurs témoignages, la deuxième partie d’ »Underground » est un récit majeur à la portée universelle. Les futurs membres d’Aum étaient jeunes, souvent hautement diplomés, mais isolés, dépressifs, et exaltés. Ils trouvèrent en Aum un cadre protecteur pour leur quête spirituelle exigeante. Les théories scientifiques, littéraires ou philosophiques ne sont que des connaissances accumulées, utilisées pour se vanter, mais sans aucune valeur profonde. La secte avec sa promesse d’un vie meilleure après la mort, et avec l’usage de drogues et de châtiments, les endoctrinait progressivement : « faites ceci, il arrivera cela ». Aucune responsabilité individuelle n’était exigée de la part des membres, seule la progression spirituelle de chacun importait.

C’est ainsi que le matin du 20 Mars 1995 à l’heure de pointe, 5 dignitaires de la secte Aum, tuèrent 12 personnes et en blessèrent plus de 5000 autres.

Leur chef Asahara ne s’est pas exprimé sur ses motivations. Et aujourd’hui encore, personne ne sait vraiment pourquoi. Désormais les anciens membres de la secte dissoute ne trouvent plus de travail, certains vivent ensemble et s’entraident. Ils déplorent leurs actes mais ne regrettent pas leur utopie spirituelle au sein d’Aum, et surtout ils ne se repentent pas, persuadés d’avoir atteint un stade spirituel supérieur.

« Ah si le gourou n’avait pas fauté … « 

Chronique de Christiane Miège

Underground, Haruki Murakami, Belfond

Quatrième de couverture :

Inspiré de l’attentat perpétré par la secte Aum en 1995, une réflexion sur le fanatisme et le terrorisme, qui offre une troublante parenté avec les thèmes à l’oeuvre dans 1Q84 et des clefs inédites pour déchiffrer les mystères de l’univers murakamien.

Livre d’entretiens, mais aussi réflexion philosophique et autobiographique, un essai indispensable pour décrypter l’oeuvre de l’auteur de 1Q84, la trilogie au succès planétaire.

Le 20 mars 1995 se produisait l’attentat le plus meurtrier jamais perpétré au Japon : en pleine heure de pointe, des adeptes de la secte Aum répandent du gaz sarin dans le métro de Tokyo, tuant douze personnes, en blessant plus de cinq mille.

Très choqué, mais aussi révolté par le traitement médiatique par trop manichéen de la tragédie, Murakami va partir à la rencontre des victimes et de leurs bourreaux : rescapés du drame et adeptes de la secte.

Au fil des entretiens apparaissent tous les grands thèmes chers à Murakami : l’étrangeté au monde, l’impossible quête d’absolu, le mal venu des profondeurs, ces little people présents en chacun de nous, incarnations des forces destructrices qui nous font basculer parfois vers l’irréparable…

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