Et devant moi, le monde de Joyce Maynard

Et devant moi, le monde de Joyce Maynard

Le titre du roman de Joyce Maynard a tout d’une maxime. Et devant moi, le monde, comme si on retrouvait notre jeunesse tout d’un coup. Comme si notre existence nous réservait pleines de surprises. Comme si la vie recommençait chaque jour. Comme s’il n’y avait pas d’âge pour connaître le bonheur. Comme si l’immensité du monde nous conférait dans une infinité d’expériences quelle qu’en soit leur nature.

Et devant moi, le monde est un récit autobiographique. Joyce Maynard naît en 1953, et grandit dans une famille de deux enfants à Durham, dans le New Hampshire. D’origine britannique, son père enseigne l’anglais à l’université de la ville, peint à ses heures perdues. Sa mère, Canadienne et hautement instruite, ne parvient pas à faire carrière comme son mari du fait de sa condition familiale. Mais elle élève ses filles dans l’admiration de la littérature, et se fait un nom en écrivant pour des journaux féminins dans les années 70. La soeur aînée de Joyce s’appelle Rona. Elle est un véritable prodige de l’écriture, et sa précocité générale laisse entrevoir une carrière prometteuse. Néanmoins, derrière ce lisse tableau familial se dissimule l’alcoolisme de son père et le déni de sa mère. Un mariage désastreux, auquel s’ajoute l’anorexie de Joyce. La jeune écrivaine se réfugie alors dans l’écriture, comme pour sauver ses parents, ou se sauver elle-même de la solitude. Le 23 avril 1972 paraît son premier article dans le New York Times Magazine,  » Une fille de dix-huit ans se retourne sur sa vie ». C’est la consécration pour Joyce Maynard, à peine majeur et désormais étudiante à l’université de Yale. Son succès national atteint un tel niveau qu’elle reçoit des lettres de tout le pays, y compris d’un certain J.D. Salinger, écrivain talentueux et auteur du célèbre Attrape-coeurs (1951). Il débute alors une correspondance avec le jeune prodige, devient son mentor. Et nous lecteurs, on s’envole dans cette relation si peu ordinaire. Une jeune fille de dix-huit ans racontant son histoire d’amour avec un écrivain âgé de trente-cinq années son aîné. C’est beau. Et il ne s’agit pas du fait que ce soit Salinger. Mais, quelle merveille que de plonger dans les yeux (presque) d’une petite fille face à son vieil amant. Sans perversité.

A travers l’autobiographie de Joyce Maynard s’imbrique le portrait de Salinger, tantôt aimé pour sa grâce intellectuelle, tantôt haï pour ses relations aux femmes. Une ambivalence. Mais ce roman soulève surtout ces questions : n’est-ce pas une atteinte à la vie privée que d’écrire ouvertement sur un célèbre écrivain sans son consentement? La littérature doit-elle être soumise à une éthique? Peut-on écrire littérairement sur tout? Maynard parle de l’effet cathartique du livre, comme représentant du « commencement » de son existence et de la « conclusion d’un chapitre sombre de [sa] vie  » (p.468). Mais, n’y-a-t-il pas une forme d’égoïsme de l’écrivain? Ecrire pour soi, sans se soucier de l’autre? Sans ambiguïté, le roman de Joyce Maynard constitue une atteinte à la vie privée de Salinger. Mais, qu’est-ce qu’il est passionnant.

Maynard a aussi effectué une démarche sérieuse à travers ses sources, ce qui est rare dans la conception de nombreuses autobiographies. Son oeuvre rassemble diverses correspondances : celles entretenues avec ses proches, les lettres échangées avec Salinger, la correspondance de ce dernier disponible à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Elle reconstitue sa vie à travers un véritable travail scientifique, ce qui donne une autobiographie réussie.

 

Chronique d’Ingrid Gaza

 

« Et devant moi, le monde », Joyce Maynard, Philippe Rey, ISBN 978-2848761787

 

 

Quatrième de couverture :

Printemps 1972 : Le New York Times Magazine publie un long article intitulé An 18-year-old girl
looks back on Life (Une fille de dix-huit ans se retourne sur sa vie) qui connaît un succès
prodigieux. L’auteur, Joyce Maynard, en première année d’université à Yale, reçoit des centaines de
lettres de lecteurs enthousiastes, parmi lesquelles celles de J D Salinger, 53 ans, dont elle n’a
jamais lu une ligne. S’ensuit une correspondance fascinante entre le jeune prodige littéraire et
l’auteur-culte. Sur les instances de son admirateur, Joyce abandonne Yale et ses études pour aller
vivre dans un splendide isolement (il habite au sommet d’une colline perdue) et l’ascétisme
culinaire : l’homme ne se nourrit que de « graines » et d’herbes. Passionné d’homéopathie, il passe
des heures enfermé dans son bureau-laboratoire à mettre au point des produits étranges, toujours
à diluer abondamment, et parfois miraculeux…Au fil des jours, s’installe une atmosphère bizarre. Joyce est de plus en plus amoureuse, Salinger, semble-t-il, de plus en plus exaspéré. Il faut dire que les problèmes se multiplient. L’un d’eux, et sans doute pas le moindre, est que les rapports sexuels du couple sont compliqués : Galatée ne peut être pénétrée par son maître. Acupuncture et homéopathie n’y pourront rien. Est-ce la raison du renvoi soudain de Joyce ? Fin de l’épisode mais pas de l’histoire… Car, vingt-cinq ans plus tard, Joyce Maynard, divorcée et mère de trois enfants, décide de tout raconter, sans jamais attaquer un homme dont elle est toujours amoureuse. Ce livre, Le monde à bras ouverts, va susciter une vague de désapprobation à l’encontre de l’auteur : on a osé toucher à l’idole. Avec ce que d’aucuns ont taxé de franchise choquante, elle y raconte l’histoire de son adolescence entre un père alcoolique, et une mère décidée à faire de sa fille un prodige littéraire, mais surtout son combat désespéré pour retrouver son équilibre après que Salinger a mis fin à leur liaison avec une impitoyable cruauté. Une liaison étrange et dévastatrice dont le récit éclaire d’un jour certainement nouveau l’idole des lettres américaines.



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