A qui le tour ? de Murielle Renault

A qui le tour ? de Murielle Renault

Histoire d’en finir avec le mythe du gagnant heureux, Murielle Renault propose à ses lecteurs (puisque grammaticalement, le masculin l’emporte sur le féminin même s’il n’y a qu’un seul lecteur pour une, trente ou cent lectrices) un roman léger, mais vraiment léger, sur les destins entrecroisés de cinq grands gagnants de l’Euro Millions :

CHANTAL, Caen, 52 000 000 €. La cinquantaine finissante, elle est divorcée de Pierre qui s’est remarié depuis, mais elle non. Elle a un fils, Arnaud, comptable, et une bru, Caroline, qu’elle n’aime pas. Elle travaille à la Préfecture avec Martine, sa meilleure amie ou plutôt son alter ego, « grand cœur » et « grande bouche » comme elle. Grâce à l’Euro Millions, elle va démissionner et emménager dans un appartement en plein centre-ville, entièrement refait par un architecte. D’ailleurs, pourquoi Martine ne ferait-elle pas la même chose ?

BRUNO, Paris, 1 200 000 €. À 38 ans, il est dans une impasse. Ancien ingénieur agronome licencié au bout de huit ans, divorcé de Laetitia qui vit désormais avec Violette, sa fille de neuf ans, en compagnie de son nouveau mari Fabien, et finalement expulsé de son pavillon de banlieue, il est SDF depuis quatre ans. Il a commencé par partager une vieille tente Quechua avec Richard sur les bords du canal Saint-Martin, puis il a rencontré Sarah qui vient le voir de temps en temps sous le pont d’Austerlitz où il est installé. Avec l’argent, qu’il a gagné en cochant sa date de naissance avec celles de sa femme et de sa fille, il rêve de retrouver sa dignité à ses yeux mais surtout aux leurs. Il va acheter un appartement près de chez elles à Champigny-sur-Marne et essayer de retrouver du travail. Mais peut-il véritablement retrouver la même vie qu’avant ?

CAPUCINE, Paris, 10 000 000 €. À 31 ans, elle vit la fin d’une relation de deux ans avec Rémi, à qui d’ailleurs elle subtilise son ticket de loto avant le tirage, « comme un trophée ». Quelle surprise au tirage ! Mais elle ne l’a pas quitté pour renouer aussi sec, partager ni même discuter de quoi que ce soit avec lui. Tant pis pour lui ! Sa meilleure amie, Valérie, approuve par SMS : « Tu n’es qu’une petite conne mais tu restes ma meilleure copine ! ;-) ». Riche, jeune et belle, elle rêve de voyager et de profiter de son célibat en espérant que Rémi n’y voie que du feu. Est-ce qu’elle n’a pas droit à sa chance ?

ROGER, Orléans, 4 000 000 €. À 75 ans, il est veuf de sa bien-aimée Louise, sa femme pendant cinquante-deux ans, avec qui il a eu une fille, Maria, puis un fils, Antoine, qui est mort à l’âge de deux mois. Elle vient s’occuper de lui plusieurs fois par semaine en alternance avec Angélique, son aide ménagère. Quoique de santé déclinante, il n’a pas vraiment besoin d’elles, la preuve c’est qu’il entretient son potager tout comme son voisin et meilleur ami Lucien, qui n’est pas né de la dernière pluie non plus. Tous les deux, ils vont séjourner un peu au bord de la mer, à La Rochelle par exemple. Ils en avaient déjà parlé. Le tirage n’y change pas grand-chose. De toute façon, que faire d’une telle somme maintenant que Louise est morte ?

CARINE, Pantin, 43 000 000 €. Jeune femme délicate et vulnérable, elle est tombée depuis plusieurs années sous la coupe de Tony, le beau latino, un peu macho mais si viril. D’ailleurs, c’est lui qui encaisse les millions, même si c’est elle qui a acheté le ticket. Pour en remontrer à ses parents peu aimants, à son père qui le matait à coups de ceinturon et à sa mère qui ne disait rien, il prend un 4×4, un appartement sur l’île Saint-Louis, et songe aussi à acquérir une île quelque part au milieu d’un océan, car c’est comme ça qu’on fait quand on est riche. Il tient enfin sa revanche sur ses parents, sur la société et sur la vie en général. Et Carine, dans tout ça ? Carine sera sa femme. Ne l’a-t-il pas demandée en mariage, aux yeux du monde entier, lors de la remise des chèques ?

Ces cinq « heureux gagnants », représentants d’une diversité plutôt psychologique que sociale, sont en effet réunis au siège de Boulogne-Billancourt par la Française des Jeux pour la remise des chèques et, parallèlement, accueillis au Ritz, place Vendôme, pour « des ateliers sur les placements financiers, immobiliers, le droit de la famille, la fiscalité et plein d’autres sujets aussi passionnants », ainsi que des « entretiens individuels » avec des spécialistes en portefeuille. Les lecteurs éblouis et stupéfaits apprendront qu’au Ritz on peut avoir une suite avec vue sur la place Vendôme et qu’une femme de chambre en robe noire et tablier blanc peut apporter le petit-déjeuner sur un chariot. Dans une atmosphère de télé-réalité toute en séductions, en jalousies et en mélodrames, ces nouveaux riches tissent des liens factices mais tenaces, au point que deux mois plus tard un week-end est organisé par Chantal dans un manoir « douze chambres » à Trouville.

Or c’est à l’occasion de cette deuxième plongée dans la France profonde que tout part en vrille. Chantal, qui dresse au mieux le plan de table avec Martine, tombe en pâmoison devant le vieux Roger, si amoureux et si émouvant, si jeune, au fond ; Roger traite Tony comme son propre fils, le petit Antoine qu’il n’a pas eu la chance de voir devenir un homme ; Tony voit en Capucine une fille à conquérir histoire de faire les pieds à Carine qui selon lui en a bien besoin ; Capucine fait la mijaurée. Quant aux autres, ils se sentent tous rejetés, à commencer par Bruno dont le secret de Polichinelle est éventé depuis belle lurette. Le soir, tout tourne autour d’un apéritif et d’un dîner suivi d’une belote, oui, d’une belote, et c’est ainsi que les personnages sont emportés dans un tourbillon de drames terrifiants avec, dans le désordre, amitiés compromises et amours brisées, homicide, chantage, folie, dépression, bagarre, suicide, adultère, départ, exil, chasse menée par un journaliste et piège tendu par une secte.

À qui le tour ? Ce slogan de la Française des Jeux finit par sonner comme une malédiction aux oreilles de la dernière victime qui comprend enfin que gagner est une épreuve, ne serait-ce que parce que les attentes des gagnants changent vis-à-vis d’eux-mêmes, de leur entourage et de la société. Et vice-versa.

Le problème du roman, au-delà de la trivialité du sujet et de la facilité du propos, c’est la composition du récit, qui d’un bout à l’autre reste plat et linéaire. Fastidieuse, la mécanique narrative est mise en place dès le premier chapitre où, en une « exposition » d’une trentaine de pages, les personnages sont présentés tour à tour comme « in medias res », pris sur le vif dans une apparence de vie quotidienne au moment du tirage, un peu avant ou un peu après. Même chose dans le deuxième chapitre avec les paroles émues lors de la remise des chèques puis dans le troisième chapitre avec les premières dépenses. Même chose encore ensuite où les lecteurs doivent supporter, sur le voyage de tout ce petit monde jusqu’à Trouville, qui par la route, qui par le train, une vingtaine de pages qui ne font jamais que les confirmer dans les connaissances qu’ils ont déjà sur les personnages et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. On cherche en vain une ellipse, un arrêt sur image ou un retour en arrière, un trait saillant, un peu de profondeur ou ne serait-ce qu’un peu de style.

Car ce roman où rien n’est épargné aux lecteurs progresse tout entier par paragraphes qui commencent par le nom d’un personnage dans une phrase courte et creuse : « Arnaud a réglé son réveil à sept heures pour profiter des installations sportives de l’hôtel. » (p. 51) ; « Roger a entendu Lucien mais il est trop chiffonné pour lui parler. » (p. 81) ; « Capucine sort sur la terrasse. » (p. 85) ; « Tony décide de s’arrêter à la station-service. » (p. 104) ; « Martine sort du bureau. » (p. 114) ; « Chantal hésite sur l’organisation de l’apéritif. » (p. 121) ; « Sarah est contente de partager un moment avec les proches de Bruno. » (p. 168) ; « Arsène est déçu par le reportage de TF1. » (p. 205).

Quant aux dialogues, au lieu de relever la narration, ils ne font à peu près que souligner encore et toujours les mêmes traits de personnalité, évidents depuis le premier chapitre.

 

Extrait :

Chantal, Marine, Roger et Tony sont en pleine partie de belote. Les filles contre les garçons. Roger s’emmêle les crayons. Il est assis à côté de Chantal, ce qui mobilise beaucoup son attention.

Tony surveille le score. Il n’aime pas être mené, mais comment gagner avec quelqu’un qui oublie ce qu’il a joué à peine ses cartes posées.

« Tony, c’est quoi l’atout déjà ?

– Je devrais peut-être me le marquer sur le front, qu’est-ce que t’en penses ? »

Roger rigole à s’en étouffer.

Martine jette ses cartes avec nonchalance. Les adversaires ne sont pas à son niveau, elle s’ennuie.

 

Même si le cours des événements qui accélère un peu au fur et à mesure atténue finalement cette sensation de vide, on ne s’en dit pas moins en refermant le livre qu’on aurait peut-être mieux fait, comme Martine, de se retirer du jeu avant la fin.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

À qui le tour ?, Murielle Renault, Le Dilettante, ISBN 978-2-84263-760-6, 254 pages, 19 €

 

Quatrième de couverture

 

Ce n’est pas la peine de lutter, la malédiction est en marche et rien ne pourra l’arrêter.

Ce sont cinq gagnants du loto, des GRANDS gagnants, plus d’un million chacun, voire plusieurs dizaines. Ils se rencontrent par l’entremise de la Française des jeux, sympathisent et vont jusqu’à passer des vacances ensemble… et puis patatras, la vie les rattrape et c’est la débâcle.

Murielle Renault a eu 40 ans le 23 septembre 2012. Elle n’a toujours pas gagné au loto, faute peut-être de s’entraîner assez sérieusement. En attendant, elle travaille dans l’informatique et écrit des livres, confiante.

 

Tags : À qui le tour ?, Murielle Renault, Le Dilettante, ISBN 978-2-84263-760-6



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin