Casino de Frank De Bondt

Casino de Frank De Bondt

Parmi les oisifs, tous aussi honnis des bien-pensants les uns que les autres, on peut distinguer deux catégories, les possédants et les assistés. Le cinquième roman de Frank De Bondt en réunit un de chaque dans une intrigue qui tourne autour du casino de Rodebec, une ville « moyenne » dont il est « le principal monument ».

 

Tout commence le jour où « Madame Viviane » (possédante), une vieille dame qui trompe son ennui au jeu trois soirs par semaine, laisse à la boulangerie de son quartier une petite annonce laconique : « Dame cherche personne de confiance possédant savoir-vivre. » Elle cherche en fait un accompagnateur. Archimède Prou (assisté), licencié de philosophie comme de BCM, la société de douchettes et de W.-C. lavants où il a été commercial, répond à l’annonce et obtient le poste après un entretien dans un café. Payé au noir, il pourra toujours toucher le « revenu d’insertion minimale », puisqu’il a perdu le bénéfice de ses allocations chômage suite à un différend avec Pôle Emploi.

 

Il faut dire qu’Archimède Prou, à la fois idéaliste et cynique, fait de la paresse une philosophie. Étudiant attardé et peu préparé à la réalité du marché, représentant raté et désabusé, il pense que le travail n’est pas dans la nature humaine et que tout irait mieux dans le monde si la société donnait plus d’importance aux philosophes comme lui. À bientôt quarante ans, orphelin de père et de mère, il vivote donc dans sa chambrette au-dessus de la boucherie du quartier en attendant que le monde change, car pour lui, il ne bougera pas le petit doigt. Le mot travail lui fait horreur, le mot mission lui paraît scandaleux, et même le mot faveur le fait tiquer. La servitude, même chic, très peu pour lui. Il nous l’explique en long, en large et surtout en travers dans les premières pages du roman et encore au milieu et à la fin.

 

Mais alors pourquoi répond-il à l’annonce de « Madame Viviane » ? « Trois jours plus tard, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai composé le numéro avec mon portable », écrit-il à la deuxième page de son récit. L’explication est mince et malheureusement tout le reste est à l’avenant dans ce roman où la psychologie des personnages est aussi dénuée de vraisemblance que, par là même, le cours des événements.

 

Quoique Archimède Prou l’appelle respectueusement « Madame Viviane », « Madame Viviane » n’est pas une dame du monde. Si elle est riche, ce n’est que par une série de hasards. Employée pendant vingt ans à l’usine Cerbois, elle a d’abord bénéficié d’une indemnité de 60 000 € que le patron lui a versée « au black » quand, à cause de la crise, il a fermé du jour au lendemain avant de partir en Suisse avec les fonds restants. Pourquoi 60 000 € « au black » en plus ou au lieu des 20 000 € reçus par les autres employés à la même occasion ? Devant Archimède Prou, « Madame Viviane » revient sur cette histoire avec son taxi et ami Jacky, qui s’exclame : « Avec tout ce que tu devais savoir… » Elle en savait donc trop. Trop sur quoi ? On ne le saura jamais et le lecteur (s’il est) bienveillant et surtout indulgent devra se satisfaire de ce petit dialogue de série B à propos de cet élément capital.

 

Car cette inégalité est au cœur des événements. Voilà que « Madame Viviane » est harcelée par une ancienne employée de l’usine qui a découvert le pot aux roses (comment ? mystère et boule de gomme). Et il se trouve que par malheur « Madame Viviane » a autrefois confié les clés de sa maison à cette dame (pourquoi ? mystère et boule de gomme). Or depuis que Viviane a gagné 270 000 € au casino, rien ne va plus, cette dame est vraiment très à cran. Que va-t-il se passer ? Pour ne pas gâcher le suspense, on n’en dira pas plus ici, motus et bouche cousue. On dira simplement que le roman est ponctué par deux enterrements, dont celui du patron.

 

Si l’intrigue et les personnages principaux manquent de consistance, qu’en est-il des personnages secondaires et de la portée du roman ?

 

À part l’ancien patron et la dame mystérieuse, à part Jacky le taxi et André Wissman qui font des apparitions furtives – André, le frère de « Madame Viviane », qui vient exprès de Los Angeles pour un enterrement qui n’est pas celui du patron, mais on a dit qu’on n’en parlerait pas ici –, on doit distinguer deux types de personnages secondaires.

 

Anonyme, le personnel de BCM et de Pôle Emploi intervient dans des scènes illustrant, sans doute, l’inhumanité du monde de l’entreprise. Quand pour sa défense, Archimède Prou ose suggérer que ses mauvais chiffres de vente ont peut-être un rapport avec le manque d’intérêt des douchettes lavantes, son supérieur de BCM, appelé « l’adjudant » car retraité de l’armée, lui répond : « Espèce de petit crétin, vous croyez qu’on vous paie pour émettre des doutes sur la fiabilité de notre produit phare ? Avez-vous oublié que ce produit a été distingué à la foire de Hanovre, fréquentée, figurez-vous, par la crème des experts industriels mondiaux ? Mais pour qui vous prenez-vous ? Vous n’allez pas apprendre leur métier à nos ingénieurs ? Je rêve ! » La satire est toute en nuances, comme on peut voir.

 

Quant à l’employé de Pôle Emploi qui radie Archimède Prou, avec sa tendance à faire les questions et les réponses « comme Sarkozy », avec ses « montures de lunette modernes, comme celles que chausse François Hollande depuis qu’il se soucie de son apparence », il a tout bonnement tendance à se croire président de la république : « Il a tourné l’écran dans ma direction afin que je lise ce qui s’affichait en grand : Une assistante ménagère est une femme de ménage qui a réussi. Ce slogan tout neuf créé avec son équipe avait eu un tel succès que les offres de service avaient décuplé. “Ce n’est qu’un exemple, mais il montre la voie à suivre si nous voulons vaincre enfin le chômage”, a-t-il conclu en ramenant l’écran vers lui. » Il y a heureusement plus subtil comme satire, même humoristique, du monde de l’entreprise dans la littérature.

 

Léopold et Chloé, employés au casino, jouent quant à eux un rôle important et donnent une portée philosophique au roman, on va voir comment. Léopold, le barman, est « un Noir assez volubile ». Il aime faire des blagues. Si par exemple Archimède Prou lui demande quelles sont ses origines, il répond d’abord : « Je suis d’ici, monseigneur », puis, après « un rire tonitruant », il corrige : « Africaines, bien sûr ! ». Archimède Prou trouve ça très drôle lui aussi : « On s’est fendu la poire tous les deux. » Baptisé d’après Léopoldville, capitale du Congo belge, Léopold détend l’atmosphère avec ses blagues et ses Martinis pour « Madame Viviane ». Vers la fin du roman, il fournit aussi à Archimède Prou un moyen de trancher par rapport à un dilemme qui le tourmente : « Autrefois, les Africains allaient consulter le sorcier du village avant de prendre une décision. Et ça marchait très bien ! Chacun avait le sentiment d’avoir fait, grâce au sorcier, le meilleur choix pour lui-même. » C’est sans doute de l’humour.

 

Chloé, quant à elle, est une employée à la « poitrine généreuse » et aux « fesses dodues » qu’Archimède Prou rencontre un jour qu’elle est mise à l’accueil, empêchée par sa jambe cassée de remplir ses fonctions habituelles. Un coup de chance, sans doute, pour Archimède Prou qui commence une liaison avec elle. Pour elle aussi, car elle est divorcée, avec une petite Shirley en garde alternée. « Elle a tiré le mauvais numéro », selon « Madame Viviane ». Bientôt, comme elle souhaite s’engager avec Archimède Prou, elle veut aussi qu’il se cherche un travail. C’est à ce sujet-là qu’il vient consulter Léopold – dans le chapitre 13 – et la question est décidée à pile ou face – dans le chapitre 13 – avec des conséquences forcément dramatiques qui ne sont dévoilées qu’à la fin du roman et qu’on ne révélera donc pas ici, motus et bouche cousue.

 

La portée philosophique du roman nous apparaît ici dans toute sa majestueuse ampleur. Le casino est une métaphore de la vie. Il y a ceux qui ont de la chance, et ceux qui n’en ont pas. Il y a ceux qui croient à la chance, et ceux qui n’y croient pas. Et il y a les coups du sort qu’on prend pour de la chance, et qui n’en sont pas.

 

Un roman idéal pour vous délasser sur la plage pendant l’été et méditer sur les injustices du monde de l’entreprise – et du sort.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Casino, Frank de Bondt, Buchet-Chastel, ISBN 978-2-283-02641-0, 135 pages, 13,00 €

 

Quatrième de couverture

 

Je ne fais pas grand-chose. Pour ainsi dire rien.

 

Il était une fois un homme encore jeune, diplômé de philosophie, mais fâché avec le marché du travail. Archimède a choisi de laisser sa place aux autres plutôt que d’allonger la liste des salariés pauvres qu’il qualifie de plaie de la société. Un jour cependant, il se laisse entraîner par une offre d’emploi originale : accompagner une dame d’un certain âge au casino de la ville en échange d’un bakchich. Dans ce coin paumé, au milieu des alignements de machines à sous, il croisera le hasard, la chance, un barman noir et peut-être l’âme sœur.

 

Après Le Bureau vide et Un délicieux naufrage, Frank De Bondt promène à nouveau un regard acéré et sans complaisance sur les relations humaines. Casino est son cinquième roman.

 

Tags : Casino, Frank de Bondt, Buchet-Chastel, ISBN 978-2-283-02641-0



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin