Le petit dernier de Jean-Paul Carminati

Le petit dernier de Jean-Paul Carminati

Après La Concordance des dents (Seuil, 2001), Vice de fond (JC Lattès, 2003) et Descendance (JC Lattès, 2006), Le petit dernier est le quatrième volet de la saga Bergamo, une saga à géométrie variable où le personnage principal, Jean-Paul Bergamo, est sans cesse confronté à des situations tragi-comiques dont il se sort plus ou moins seul – et d’ailleurs plus ou moins bien.

 

Ayant donc réchappé de peu aux chirurgiens qui voulaient lui scier la mâchoire pour soigner son mal de dents, pris la défense des présumés délinquants sexuels au tribunal, puis fait des pieds et des mains pour procréer ou pour adopter, Jean-Paul Bergamo vient au monde – il n’est jamais trop tard – pour affronter la pire peut-être des institutions, ni médicale, ni administrative, ni juridique : la famille. En sortira-t-il sain et sauf ?

 

Si vous n’avez pas lu les trois tomes précédents, ne renoncez pas, au contraire, réjouissez-vous et saisissez cette occasion de faire connaissance avec Jean-Paul Bergamo, ce « petit dernier » sur qui d’emblée tout pèse comme une malédiction. Déjà le prénom, Jean-Paul, c’est presque comme Jean-Marc, le frère aîné, sauf que c’est Jean-Paul. La mère se trompe tout le temps, c’est pour ça qu’elle l’appelle toujours Jean-Marc ou Jeanmajeanpaul, quand elle se rattrape. Si elle se trompe tout le temps, c’est que celui qu’elle aime vraiment, c’est Jean-Marc. Jean-Paul, elle ne l’a pas voulu, ce n’est qu’un accident. C’est comme pour les deux filles, Anne-Marie et Cécile. Elle a voulu la première, mais pas vraiment la deuxième.

 

Marie-Thérèse, femme au foyer et surtout grenouille de bénitier, est la proie de la tentation quand le médecin lui dit qu’elle est enceinte à quarante-cinq ans. Elle croyait avoir affaire à la ménopause. Fort heureusement, le père Brisemur la fait revenir de son égarement. De toute façon, la loi Veil – Veil, l’avorteuse, qu’elle voit avec horreur à la télévision – fait encore polémique, et c’est bien naturel. L’enfant naîtra. Il naîtra sans doute prématurément, il naîtra sans doute mongolien ou trisomique comme on dit désormais, mais il naîtra. Dieu l’a voulu. Il est bien le seul.

 

Son mari, Robert, est le fils d’un immigré italien qui a réussi dans le textile, et il est haut fonctionnaire au ministère du Budget. Sa spécialité, c’est les taxes parafiscales. Il est incollable sur le sujet et il ne parle que de ça, quand il parle. Le reste du temps, il lit le journal, il prend des nouvelles de ce beau pays qu’est la France. Il ne prépare pas à manger, il ne débarrasse pas la table. C’est un ancien élève de l’ENA. Un peu jaloux de la vieille bourgeoisie française, il est aussi un peu radin sur les bords. Quand Jean-Paul arrive, il hésite devant l’achat d’une maison : il va falloir emprunter.

 

Avant Jean-Paul, les Bergamo ont deux filles et un fils. Anne-Marie, l’aînée, file un bien mauvais coton. Les bondieuseries de sa mère l’insupportent et à juste titre elle n’attend rien de son père. Son avenir à elle est dans le show-business. Comme elle a convaincu son père de remplacer le vieux poste noir et blanc par un poste couleur et que ses professeurs ont convaincu sa mère de l’intérêt pédagogique de l’émission Des Chiffres et des Lettres, elle la regarde avec sa sœur. Mais elle n’a d’attention que pour le beau, viril présentateur : Patrice Laffont. Qu’a-t-il sous la braguette ? Anne-Marie aime le sexe. Au-dessus de son lit, elle colle une grande affiche de Claude François, avec son pantalon serré qui lui moule l’entrejambe. Elle écoute aussi Pierre Perret (le zizi) et Serge Gainsbourg (les sucettes), trop fort au goût des voisins de l’immeuble. Régulièrement, sa mère horrifiée fait des raids dans sa chambre et elle casse ses disques en deux.

 

Sa sœur cadette, c’est Cécile. Elle, au moins, elle écoute le Curé Chantant. Elle va à la messe et au catéchisme. Elle est soumise. Elle ne sait pas trop à quoi ni pourquoi, elle est juste soumise. C’est la position la plus raisonnable à côté d’Anne-Marie qui n’en fait qu’à sa tête. Dévergondée. Vulgaire. Et de Jean-Marc aussi, mais ce n’est pas pareil, c’est un garçon. Cécile est une fille, une fille raisonnable. C’est grâce à elle, à ses prières, que toute la famille tient. Sinon, elle le sait, ou plutôt elle le sent, tout s’effondrerait.

 

Le petit dernier, avant Jean-Paul, c’est Jean-Marc. Le garçon. Le héros. Quand vient Jean-Paul, il est un moment submergé par la colère, par la détresse, puis il se ressaisit. Jean-Paul, il l’appelle « lapin », pas par affection, juste parce qu’il a de grandes oreilles. Si Jean-Paul est venu dans la famille, c’est pour qu’il soit bien évident aux yeux de tous que Jean-Marc a toujours un train d’avance. Quand Jean-Paul commence à marcher, Jean-Marc fait de la randonnée ; et quand Jean-Paul fait sa première « bavante » sous le « cagnat », Jean-Marc, lui, est passé à l’escalade. Ce qui l’intéresse désormais, c’est l’ascension du couloir Couturier – « ici, dans les Alpes, c’est la vraie montagne, pas comme les Pyrénées » – où il n’hésite pas à partir en mobylette tout seul. Il sait tout faire, mobylette, escalade, piano. Et en plus il est très fort à l’école. C’est un esprit sain dans un corps sain. Après l’adolescence, tout va très vite : il va épouser Marie-Bénédicte, une jeune fille brillante inscrite à Polytechnique ; quant à lui, il va préparer l’ENA, mais « en externe ». Pas comme le père qui ne s’était qualifié qu’« en interne ». C’est normal, c’est Jean-Marc, toujours un cran plus haut.

 

Et Jean-Paul, dans tout ça ? Comment va-t-il surmonter les difficultés de l’enfance et de l’adolescence ? Comment va-t-il réagir aux départs successifs et souvent impulsifs de ses frères et sœurs qui voient bien, tôt ou tard, qu’ils n’ont rien à espérer de parents si peu en prise avec la vie ?

 

Pour qui ne connaît pas encore Jean-Paul Carminati, lire Le petit dernier est une expérience déroutante car la satire sociale dans le genre La vie est un long fleuve tranquille n’est pas évidente d’emblée. Il y a d’abord cet incipit onirique, cette entrée en matière surprenante qui narre la rencontre au cimetière et le dialogue post-mortem de Jean-Paul et de sa mère qui sort de sa tombe sous ses yeux. Il y a ensuite ce style dur, cette écriture sèche, à la limite du témoignage autobiographique dans un récit qui semble au premier abord avoir la mission très sérieuse de fournir une chronique de la France des années 1970 et 1980 ou de documenter des théories plus ou moins dans l’air du temps comme la mémoire du fœtus ou la prescience des enfants, les liens transgénérationnels et la transmission télépathique, sans parler des théories psychanalytiques bien connues sur le désir incestueux dans les fratries ou les transferts au sein des familles.

 

Car Jean-Paul a tout gardé en mémoire depuis l’instant de sa fécondation. Il a tout vu, tout entendu. Il peut restituer les conversations, les situations, jusqu’au détail. Quant à Jean-Marc, il a l’intuition que sa mère est enceinte alors qu’elle-même veut encore croire à la ménopause.

 

Il y a aussi les vieux souvenirs. D’abord, l’accident de mai 1968, auquel le récit revient à de si nombreuses reprises qu’on a le sentiment qu’il renferme une vérité essentielle sur la famille. Dans la même voiture, littéralement écrasée par un camion, la grand-mère, qui n’en réchappera pas, la mère, Marie-Thérèse, enceinte de Jean-Marc, et les deux filles. Le père n’était pas là, absent comme d’habitude de la vie familiale. Jean-Paul non plus, évidemment. Mais tout se passe comme si, pour faire partie de la famille, il aurait dû être là lui aussi. Ensuite, l’arrestation de Marie-Thérèse par la Gestapo à Paris en 1943, parce qu’elle a « le nez juif ». Humiliation. Dans sa famille, on a toujours dit « le nez bourbon », caractéristique des rois de France jusqu’à Louis XVI. Que Jean-Paul vive des événements similaires signifie-t-il qu’il fasse désormais pleinement partie de la famille ?

 

Et puis il y a les désirs et les conflits irrésolus qui ressurgissent de génération en génération, cristallisés dans les noms, les photos ou les objets. Jean-Marc, le fils préféré, n’a-t-il pas le même nom que le frère adoré de Marie-Thérèse, qui s’est éloigné d’elle suite à un commentaire qu’elle a fait sur sa femme ? Que cachent les sourires de Marie-Thérèse et de Cécile sur la photo faite à Morgat le jour où le petit Jean-Paul a failli se noyer ? Que fait le foulard blanc de Bonne-Maman dans l’accident sur le lit d’Anne-Marie ? Toutes ces choses ressurgissent les unes après les autres et jouent un rôle dans la vie de Jean-Paul, qui recompose plus ou moins seul et d’ailleurs plus ou moins bien son histoire comme à partir des pièces d’un puzzle. En fait, c’est tout un mythe familial qui se met en place dans Le petit dernier autour du personnage de Jean-Paul Bergamo, avec la part de densité et de légèreté inhérente à tout mythe familial.

 

L’expérience est donc déroutante au premier abord, mais d’autant plus exaltante que l’humour particulier de Jean-Paul Carminati est intelligent et documenté et que par là même, il fait illusion.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Le petit dernier, Jean-Paul Carminati, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-3020-7, 350 pages, 18,00 €.

 

Quatrième de couverture

 

Aîné, cadet, dernier : notre place nous poursuit toute notre vie.

La famille Bergamo est composée d’une mère bigote et sexuellement tourmentée, d’un père fonctionnaire, adorateur du président Giscard d’Estaing, de deux adolescentes en crise et d’un gentil petit garçon.

Jusqu’au jour où un petit dernier paraît. Fruit du pêché ou rescapé de la loi Veil, il sera, comme tous les petits derniers, prêt à tout pour faire partie du club.

 

Jean-Paul Carminati est né en 1965. Il exerce la profession d’avocat et enseigne le droit et l’expression orale. Membre fondateur du collectif Les Livreurs, lecteurs sonores, il lit à voix haute sur scène les textes d’écrivains classiques et contemporains. Il a notamment publié La Remise, Le Recel des choses et Descendance (Lattès).

 

 



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