Les occupations de Côme Martin-Karl

Les occupations de Côme Martin-Karl

Jadis, la France, c’était la Gaule, terre d’Astérix. Les Gaulois ont lutté contre l’occupant, et ils ont gagné. Au milieu du siècle dernier, quand l’occupant n’était plus romain mais allemand, les Français ont encore lutté et ils ont encore gagné, même si leur potion magique cette fois c’était les Alliés. Car on ne trouve pas dans toutes les familles les glorieux héros de la Résistance célébrés sur les monuments et évoqués en salle de classe avec un brin de propagande.

Né en 1965 d’une mère fonctionnaire à la Caisse régionale d’assurance maladie et d’un père cadre moyen dans une grosse P.M.E. d’équipement mécanique, élevé dans une ville de l’Oise aujourd’hui à deux pas du parc Astérix, Pierre Miquelon, anti-héros de la tête aux pieds, a deux grands-pères encombrants pour leur rôle sous l’Occupation. Le père de Marie-Françoise, « Ninou », délateur et trafiquant de chocolat avarié qui aussitôt la guerre terminée est descendu dans les rues pour exiger à cor et à cri « Les collabos à Dachau ! », est déjà « une honte » pour la famille. Mais le père de Jacques, Marcel, est « un traumatisme » à lui tout seul.

Fonctionnaire apolitique ou plutôt décérébré, passionné uniquement par les arts dramatiques, Marcel a travaillé aux services de la censure pendant toute la guerre, à la Propagandastaffel de Paris sur les Champs-Élysées jusqu’au jour de 1942 où le service a été démantelé, puis transféré à la Wehrmacht-propaganda-Abteilung de l’ambassade d’Allemagne alors rue de Lille. Capturé à la Libération, il a été jugé et exécuté. Un trafiquant délateur, passe encore, mais un collaborateur condamné à mort, même si ce n’est que pour des activités littéraires et artistiques ? C’est ainsi que le fantôme de Marcel, qui hante la famille Miquelon comme de génération en génération, voue au ratage jusqu’à ses petits-enfants, Isabelle et surtout Pierre, qui a hérité de son incommensurable imbécillité.

À travers sept chapitres où il évoque en alternance les parcours de Marcel et de Pierre, qui découvre avec stupeur tout un tas de documents dans de vieilles caisses sous le lit de sa grand-mère, Côme Martin-Karl promène un regard intelligent mais toujours critique, critique mais toujours intelligent, sur la France d’hier et d’avant-hier qui malheureusement est peut-être aussi un peu la France d’aujourd’hui.

À l’école « Jean-Borçat » – le nom est un hommage au maire qui est resté trente-deux ans à la tête de la municipalité et dont la principale réalisation, en pétainiste à peine repenti, a été la réfection du monument aux morts avec inscription abusive des noms de ses proches –, Pierre est remarqué pour son talent au dessin par une institutrice qui le voit bien étudiant aux Beaux-Arts, une perspective vite enterrée – comme du reste l’institutrice qui s’est suicidée peu après – quand Pierre demande et obtient des éclaircissements à la maison : « Les Beaux-Arts, c’est un grand bâtiment où les gens font de la terre glaise toute la journée. Le métier que tu fais après c’est être dans une cabane dans une forêt et faire de la peinture sur un chevalet comme il y en a chez Mamie. »

Peu inspiré, Pierre passe au collège Jean-Moulin puis au lycée Jean-Monnet où après un bac S.T.S., il entre en « B.T.S. Action co » alors que sa sœur Isabelle, plus brillante, plus lettrée, est en « hypokhâgne » à Compiègne où l’on ne sait pas très bien au fond ce qu’elle fait : « Jacques s’imagine qu’elle a des conversations en latin avec ses camarades, Marie-Françoise qu’elle écrit des pièces de théâtre. » En fait, elle joue les Simone de Beauvoir avec Jean-Philippe, « qui lit Kant dans le texte » et qui tente de devenir normalien puis agrégé, dans le rôle de Jean-Paul Sartre. Après avoir admiré Michael Jackson et Olivia Newton-John puis George Michael et Andrew Ridgeley, après avoir « procédé » à son premier rapport sexuel au cours d’une soirée sous le signe du C où il est habillé en Clochard et elle en Caviste, Pierre fait la connaissance de Thierry, un mythomane qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas mais grâce à qui il prend conscience pour la première fois de la possibilité d’une aventure, dans tous les sens du terme.

Car Thierry vient d’un milieu radicalement différent du sien. Pendant que sa mère confectionne des « tapisseries bantoues » sans modèle aucun dans le monde réel, son père, apiculteur du dimanche, prend soin de ses abeilles ; ancien orthodontiste, il est surtout devenu éducateur dans un centre de réinsertion expérimental, la Maison Carrée, dirigé par lui-même ; tous les deux, ils ont pas mal bourlingué, un peu bon gré mal gré sans doute vu leur amateurisme à la limite de la légalité. En digne héritier de ses deux parents, Thierry est avant tout un songe-creux qui embobine Pierre par ses discours fumeux : « Être amoureux et vouloir se suicider, c’est la même chose, c’est un goût dans la bouche. » Fasciné par une telle originalité, Pierre cède à son homosexualité refoulée, abandonne ses études en B.T.S. et va travailler à la Maison Carrée pour financer une vague formation.

Or après cette phase d’émancipation, le cours des événements fait ressortir chez les Miquelon un atavisme à la fois germanique, administratif, intellectuel et surtout dramatique, là encore dans tous les sens du terme. Isabelle et Jean-Philippe, nommés respectivement fonctionnaire au service des décorations à la préfecture d’Indre-et-Loire et professeur d’allemand dans un petit collège de Châteauroux, fondent bientôt une petite famille rangée. Pendant ce temps, très vite en froid avec la direction, Pierre et Thierry quittent la Maison Carrée pour travailler à « Carrés Magiques S.A.R.L. », une entreprise de mots croisés fondée à Saint-Germain-des-Prés – dans le Loiret, occasion pour Côme Martin-Karl de décrire la faune et la flore d’un nouveau morceau de province avec l’exactitude et l’humour au énième degré qu’il déploie partout dans le roman – par Baldur Lucht, un professeur allemand dingue de pédagogies alternatives et de techniques nouvelles qui n’ont de révolutionnaire que l’ambition – du genre « expression corporelle » ou bien « théâtre énergétique » – avec qui Thierry a gardé contact après un séjour en R.F.A.

Pierre trouve même l’occasion d’exploiter son potentiel artistique quand Baldur Lucht, qui étend son offre aux prestations météorologiques pour les journaux locaux, lui confie le dessin de soleils et de nuages fantaisie. Le voilà donc qui « croise les mots » et « fait la pluie et le beau temps » comme son aïeul pendant la guerre. D’ailleurs, voilà qu’au cours d’une soirée au théâtre, il voit par hasard une pièce de Georges Lavalières, Quatre à quatre, une « comédie de boulevard » sur un « carré magique, le mari, la femme, l’amant, la maîtresse », dont il ne sait pas encore qu’elle a fait le bonheur de son grand-père sous l’Occupation. Mais bientôt Carrés Magiques S.A.R.L. périclite, Thierry disparaît, et Pierre tombe en dépression dans l’Oise où il est revenu un temps chez ses parents avant de repartir au vert dans l’Aude, dans la maison de sa grand-mère. Là, il trouve les vieilles caisses pleines de coupures de presse et de cartons d’invitation à des soirées mondaines, avec un manuscrit du Siège de Calvi, une grande pièce historique que Marcel Miquelon a laissée inachevée, et un tapuscrit des Mouches de Jean-Paul Sartre avec des annotations de l’auteur.

Pendant que dans un cabinet de psychanalyste, Isabelle réfléchit aux chances pour que son petit Maxime, le dernier rejeton de la famille qui est aussi un peu son dernier espoir, vienne à bout de la malédiction des Miquelon, Pierre a soudain dans la caravane d’un voyant qui lui tire les cartes à la sortie du village la conviction qu’il tient avec ces caisses de documents la clé de sa destinée.

 

Extrait :

Le mage, qui change de nom au gré des modes anagogiques, se faisant appeler d’un pseudonyme bouddhique dans les années soixante-dix, pour adopter finalement un patronyme évoquant plutôt un spirite de salon bourgeois du XIXe siècle, a tout du dirigeant d’une secte qui n’aurait heureusement aucun adepte. Il s’appelle désormais Joachim de Brinon, il porte des lunettes de soleil en permanence qui le font ressembler à un activiste serbe, et il est engoncé dans un blouson beige premier prix. En fait de cabinet, c’est dans un mobile-home assez bien aménagé qu’il reçoit, derrière la voie ferrée, sur la commune de Montazels.

Son emploi du temps se résume à aller à la supérette et à rendre des oracles au P.M.U. Sinon, il rédige des notes eschatologiques en tout petit sur des carnets sales, regarde la télé et fait peur aux enfants qui jouent dans la rue.

Quand Pierre se présente chez lui, il se lance dans une longue autobiographie en lui proposant un café soluble. Il s’est installé ici il y a vingt-deux ans, appelé par le magnétisme du mont Bugarach et du pic Cardou, deux formations géologiques majeures connues pour être des lieux de villégiature extraterrestre.

Il brode ensuite sur le trésor de Rennes-le-Château et son curé avec qui il est en communication spirituelle tous les soirs ou presque et qui lui a révélé depuis belle lurette son secret, mais qu’on ne compte pas sur lui pour le livrer aux gens comme ça.

– Je vais juste vous tirer le tarot. Le tarot de Brinon.

Satire d’une France « occupée » surtout à se cantonner dans la médiocrité, ce premier roman drôle et sec de Côme Martin-Karl, telle une étude sociologique présentée à travers une série de situations loufoques et de dialogues cocasses, est à la fois une galerie de portraits pris sur le vif et le tableau d’un pays affligé par un étrange mélange de myopie et de déni de réalité.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les occupations, Côme Martin-Karl, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4269-9, 207 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture :

Il y a d’abord Marcel, minuscule gratte-papiers au service de la censure allemande, qui, sûr de son talent, massacre les œuvres des plus grands écrivains de son temps.

Il y a ensuite Pierre, son petit-fils, à la trajectoire parfaitement ratée, qui le mènera sur les traces de ce passé encombrant.

Quelque part entre eux gît un mystérieux manuscrit, annoté de la main de son auteur.

Marcel et Pierre ne se sont jamais croisés. Mais, comme en écho, leurs destins semblent témoigner de cette volonté de devenir quelqu’un d’un peu plus grand qu’eux-mêmes.

Portée par une écriture jubilatoire, cette fable ultramoderne sonne l’entrée très prometteuse de Côme Martin-Karl en écriture.

 

Tags : Les occupations, Côme Martin-Karl, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4269-9, Roman français, Premier roman



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin