Ce qui restera de nous de Mark Gartside

Ce roman fort en émotions de Mark Gartside doit son titre à un poème de Philip Larkin (1922-1985) sur le tombeau de Richard Fitzalan et Aliénor de Lancastre, comte et comtesse d’Arundel, dont les gisants, côte à côte dans la cathédrale de Chichester, glissent leurs mains l’une dans l’autre pour l’éternité. « Ce qui restera de nous, conclut le poète, c’est l’amour. » Ce poème de Philip Larkin illumine le personnage principal, Graham Melton, dans une période où il étudie la littérature anglaise par correspondance pour essayer de remonter la pente après la mort subite de sa femme Charlotte, emportée par une hémorragie cérébrale peu après la naissance du petit Michael.

 

Si Ce qui restera de nous est fort en émotions, c’est pourtant qu’il est beaucoup plus qu’un roman sur la mort et sur le deuil émaillé de références littéraires et culturelles. Adoptant tout du long le point de vue de Graham Melton, alternant habilement passé et présent dans le récit, Mark Gartside brosse un tableau de la société britannique sur rien moins que deux générations, de 1985 à 2010, et mène une réflexion d’envergure sur la famille et sur tout ce qui a trait à la vie familiale, en particulier la relation père-fils, dans un monde métamorphosé par les progrès à la fois du capitalisme libéral et des nouvelles technologies. Le tout dans un récit à la fois captivant et enlevé, où les dialogues sont vifs et où les situations, par bonheur, sont souvent drôles.

 

Quelque part entre Liverpool et Manchester, à une dizaine de kilomètres l’un de l’autre, se trouvent Warrington et Lymm. À Warrington, Graham Melton vit avec son père ouvrier et sa mère infirmière, qui votent Kinnock. Il écoute UB40, Joy Division et les Sex Pistols. Il boit de la bière. Il est fils unique. À Lymm, Charlotte Marshall vit avec son père Stephen et sa mère Georgina qui votent Thatcher, roulent en Jaguar et boivent du vin au déjeuner sur fond de Mozart, Bach ou Sibelius. Elle a un frère, Richard, très à cheval sur les principes. Tous les deux vivent dans des maisons, mais la maison de Charlotte n’a tellement rien à voir avec la maison de Graham que « le mot “maison” ne sembl[e] pas pouvoir s’appliquer aux deux ».

 

Tout les oppose donc jusqu’au jour où ils se rencontrent à une fête grâce à Tommy, le pote sympathique mais un peu déphasé de Graham. À partir de ce jour, remisant ses convictions personnelles comme un héritage familial encombrant, Graham vit pleinement son amour pour Charlotte, qui le lui rend bien. Il découvre alors un univers familial radicalement différent du sien, « une nouvelle famille améliorée » où les parents désirent avant tout le bonheur de leurs enfants, refusant de leur imposer leurs vues. Stephen, en particulier, le frappe d’emblée par sa générosité et par son ouverture d’esprit alors que son père à lui reste obstinément campé sur sa vision politisée des rapports humains.

 

Leur amour grandit et survit à tout, même à la séparation pour études et à la séparation tout court, même aux coups du boutoir du père de l’un et du frère de l’autre. Puis c’est l’achat d’une grange à restaurer, la grossesse de Charlotte, la promotion de Graham, la naissance de Michael, et enfin le drame. Graham tombe dans la dépression, cache mal son alcoolisme, et perd Michael qui lui est retiré un temps par les grands-parents réunis et pas tous bienveillants. Commence alors une longue et difficile période où la relation père-fils pâtit du retrait sur soi de Graham, qui ne reprend sa place dans le monde que petit à petit à partir du moment où Michael, adolescent à son tour, entame une relation avec une certaine Carly.

 

La relation de Michael avec Carly rappelle d’autant plus à Graham la sienne avec Charlotte que « Carly » ressemble à « Charlie », diminutif de Charlotte, et que Michael qui vit dans sa grange restaurée fait désormais figure de nanti par rapport à Carly qui vit à Orford, un quartier nettement défavorisé. L’arrivée de Tony Blair au pouvoir n’a pas enrayé la profonde crise sociale à laquelle Graham juge qu’il a lui-même ajouté en acceptant au grand dam de son père de mettre en œuvre une restructuration impliquant le départ d’un employé sur deux dans son entreprise. Il règne ainsi, en particulier à Orford, un climat de violence dont Michael est personnellement l’une des premières victimes du fait que l’ancien petit ami de Carly est un voyou prêt à tout pour l’humilier et pour l’empêcher de la fréquenter.

 

Pour compléter le parallèle ou plutôt la symétrie entre années 1980 et années 2000, Mark Gartside imagine un expédient inédit : Michael crée un « faux » profil pour son père sur un site de rencontres, « Harmonie Matrimoniale », où il lui prête sans sourciller des qualités de « pilote », « pianiste de formation classique », « passionné de sports extrêmes » et « dresseur de dauphins ». À la faveur de ce travestissement avantageux, et après une série de dialogues comiques qui ne sont pas sans rappeler les quiproquos de la littérature classique, la belle Pippa débarque dans la vie de Graham pour la transformer en profondeur. Car c’est grâce à elle que Graham trouve enfin la chaleur dont il a besoin, comme aussi la compréhension et la maturité qui lui font défaut.

 

Premier roman très accompli, Ce qui restera de nous manifeste une profonde humanité en même temps qu’une maîtrise technique qu’on ne peut guère que saluer en attendant la traduction du deuxième roman de Mark Gartside, comparé en la circonstance à David Nicholls et Nick Hornby (The Last to Know, Pan Macmillan).

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Ce qui restera de nous (What Will Survive), Mark Gartside, traduit par Isabelle D. Philippe, Belfond, ISBN 978-2-7144-5230-6, 431 pages, 20,50 €.

 

Quatrième de couverture

 

Entre rires et larmes, un roman d’une honnêteté désarmante sur l’amour et les affres de la paternité, qui rappelle le Un jour, de David Nicholls, pour l’humour et la tendresse, mais aussi pour sa peinture sociale des années Thatcher.

 

Nous sommes en 1985, dans le nord de l’Angleterre. Graham Melton rencontre Charlotte Marshall. Lui est fils d’ouvrier, abhorre Thatcher et adore la bière. Elle est issue de la bourgeoisie, voterait plutôt conservateur et ne jure que par l’opéra.

Contre toute attente, entre ces deux-là, c’est le coup de foudre, le début d’une grande histoire d’amour.

 

Vingt-quatre ans plus tard, Tony Blair est au pouvoir, la crise a laissé une partie de la jeunesse sur le carreau et Graham élève seul Michael, leur fils de quinze ans.

Papa poule un peu envahissant, Graham essaie coûte que coûte de tenir son fils éloigné des filles. Michael, adolescent moqueur, inscrit en secret son père sur des sites de rencontres. Avec autant d’amour que de maladresse, chacun veille sur l’autre comme il peut.

 

Mais un drame va faire voler en éclats ce fragile équilibre et replonger Graham dans un passé douloureux…

 

Mark Gartside est né et a grandi dans le nord de l’Angleterre. Diplômé de philosophie et de français, il vit aujourd’hui aux Etats-Unis avec sa femme et leurs deux fils. Ce qui restera de nous est son premier roman.

 

Tags : Ce qui restera de nous, Mark Gartside, Isabelle D. Philippe, Belfond, ISBN 978-2-7144-5230-6

Voter : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars
Loading ... Loading ...

Votez pour soutenir ce livre pour le Grand Prix Littéraire du Web
1 comment on this postSubmit yours
  1. Excellente présentation d’un livre que j’avais lu précédemment et qui m’a beaucoup plu.
    Bravo pour la présentation.

Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

A propos

Chroniques de la rentrée littéraire est un défi lancé par le monde du livre à la blogosphère littéraire :
chroniquer une majorité des parutions romanesques de l’année.
En regroupant 300 bloggeurs
littéraires, Chroniques de la rentrée littéraire est un intermédiaire permettant à chaque livre d’être lu
par au moins un lecteur expert, en toute liberté de ton.

Chroniques de la rentrée littéraire © 2014 All Rights Reserved