Le conscrit de Martin Kohan

Ce roman exemplaire sur la morale, et qui se déroule en 1978 sous la dictature argentine, s’ouvre sur la correction d’une faute d’orthographe présente dans la phrase d’entame: « À partir de quel age (sic) un enfant peut-il être torturé ? « . La banalité de cette faute vampirise le début du récit, alors que l’horreur sanguinaire de la question coule en sourdine tout du long. Martin Kohan rejoue à sa façon, par la double structure de son récit, le constat d’Anna Arendt sur « la banalité du mal ». D’un coté les saynètes de la vie quotidienne dans toute leur apparente insignifiance, et de l’autre la précision des moments d’horreur sur le mal, incarné par la junte militaire et pas seulement.

Toute la virtuosité de l’auteur tient dans sa maîtrise de la tension dramatique qui suinte de la suite des chapitres parfois très courts, et qui inquiète le lecteur par une progression en spirale de plusieurs récits entremêles.

L’auteur a soigneusement choisit les minuscules détails de chacun des petits événements quotidiens, afin d’illustrer brillamment les rouages de la dictature et les dilemmes que la morale soulève. Les stratégies d’une finale de foot miment les perversités technique d’un interrogatoire. La difficulté de trouver un appareil de mesure pour un poids inférieur à cinq kilos renvoie à la balance de la justice avec ses deux plateaux capable de juger l’âme. Aucune scène, dialogue ou description, qui n’aie son pendant signifiant. La démonstration est à chaque fois subtile et exemplaire.

Les sentences récurrentes d’un des principaux personnage, l’évocation des origines historiques de l’Argentine, le nationalisme du sport, la hiérarchie militaire et le machisme qui gouvernent la société sont autant analytiques que suspectes, car elles banalisent le mal.

Notons que les titres des chapitres sont à chaque fois un nombre en toutes lettres, en même temps que les paragraphes progressent selon des chiffres romains. Cette numérotation particulière souligne la déshumanisation et le froid calcul des dictatures. En induisant une distanciation technique de l’horreur, elle maintient de façon obsessionnelle l’exactitude du réel.

Par métaphores, courts récits, exemples symboliques, et autres aphorismes, Martin Kohan dénoue la complexité des ces années d’horreur. La parole du conscrit est calme, simple. Ce chauffeur et admirateur d’un médecin militaire cynique, reste de bout en bout un témoin banal.

L’épilogue nous projette en 1982, les argentins ne sont plus en finale de football, et perdent la guerre des malouines.

Un petit garçon, encore agité parfois, court dans un jardin.

Le passé hante les rêves du conscrit et lui reviennent alors ces paroles d’une prostituée pleine de tics, ultime métaphore de l’Argentine :  » tu me tues, mon petit soldat, tu me tues … »


Chronique de Christiane Miège

Le conscrit, Martin Kohan, Le Seuil, Traduit de l’espagnol ( Argentine) par Gabriel Iaculli, ISBN 978-2021028386

Quatrième de couverture :

Buenos Aires, juin 1978. Un conscrit lit le message téléphonique qu’il doit transmettre de toute urgence au capitaine Messiano, le médecin militaire dont il est le chauffeur, parti assister à un des matchs de la coupe du monde de football. Il s’agit d’une question terrible, brutale, posée par un autre médecin militaire, et dont dépend la vie d’une prisonnière et de son bébé. Après avoir corrigé une faute d’orthographe et soucieux de bien accomplir son devoir, le conscrit parcourt la ville à la recherche de son chef pour qui il s’est pris d’affection et dont il admire les valeurs morales d’ordre et d’obéissance. Le contenu de la question posée n’éveille en lui aucune interrogation,de même qu’il reste aveugle à la violence qui règne en dehors des murs du stade où se déroule la fête sportive. et sourd à un autre message, celui de la prisonnière qui le supplie d’alerter sa famille et un avocat.

Construit comme une froide mécanique mathématique, le roman de Martin Kohan est un des plus grands textes littéraires jamais écrits sur ce qui conduit un individu ordinaire à intérioriser la violence politique et à prendre parti pour la répression
Martín Kohan est né à Buenos Aires en 1967. Il est l’auteur de plusieurs romans et essais, dont un sur Walter Benjamin. Sciences morales, son deuxième livre publié en France, a obtenu le Prix Herralde de novela en 2007. Considéré comme l’un des auteurs les plus intelligents et les plus stimulants de la nouvelle littératura argentine, il enseigne la théorie littéraire à l’université de Buenos Aires.
Pour la bio du traducteur en rabat de jaquette:

Outre son travail remarqué sur auelaues phares de la littérature espagnole et latino-américaine ( Cervantès, Lorca, Rulfo, Unamuno) Gabriel Iaculli est surtout connu pour ses traductions des romans de Juan Manuel de Prada, de diverses oeuvres de Sergio Pital et de Jorge Volpi. Il a récemment donné voix en français à Ian Gibson et Juan Carlos Mondragon

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