L’été slovène de Clément Bénech

L’été slovène de Clément Bénech

Jacques Brel, ce lointain ancêtre de Cali, fit une chanson d’une emmerdeuse qui voulait voir Vesoul ou Vierzon, chanson où il scandait toutes les trois strophes un prometteur « mais je te le dis nous n’irons pas plus loin » que tous les amateurs de sobriété dans l’interprétation prenait au mot, espérant un arrêt immédiat de Brel, quand, cruel, ce dernier ne pensait qu’à demander à Marcel de chauffer un peu plus (qui ? La susmentionnée chieuse pour s’en débarrasser dans les bras d’un accordéoniste ? On le sut jamais et on s’en fout). Mais je m’égare quelque part entre Vesoul, Honfleur et Hambourg quand les protagonistes de L’été slovène (le narrateur et Eléna) sillonnent la Slovénie, soit un calvaire en deux étapes, entre Bled et Ljubljana. Disons-le d’emblée, ces deux là ont tout pour nous énerver, ils sont jeunes, on les sent beau, ils aiment nager et font du sport (m’étonnerait pas qu’ils mangent cinq fruits et légumes par jour, voire plus pour énerver tous ceux qui comme Amel Bent font confiance à weight watchers pour l’été), ils sont intelligents.. et en plus ils s’aiment. Enfin, ils croient s’aimer.

Tout commence par un véritable morceau d’anthologie, une véritable leçon d’écriture, où l’auteur raconte le décalage entre ce qu’Elena lit dans le guide Slovénie dont elle s’est munie et ce que son amoureux voit. C’est drolatique, dirait Pascale Clark, l’animatrice au nom de chaussure (oui je sais c’est mal on avait dit pas les noms de famille, ni les habits mais je n’ai pas pû m’en empêcher. Pour la peine j’écouterai trois masques et la plume en direct du festival d’Avignon), Pascale Clark donc, qui semble oublier que drôle suffit et que le atique n’ajoute rien à la drôlerie. Sauf pour les vieux cons de mon genre qui s’amusent de ce genre de cuistrerie ! Ça nous occupe, quand on sera en retraite, on fera des lettres à Télérama pour se plaindre de l’injustice du monde et des mauvais traitements subis par la langue française sur une radio publique!

Mais je m’égare (bis) un peu comme un touriste en Slovénie, sauf que ces deux là dont on parle depuis le début (enfin dont on devrait parler) ne s’égarent pas, même s’ils se perdent en cours de route. Je m’explique : l’été slovène c’est l’histoire d’un couple de jeunes amoureux en vacances que tout annonce délicieuses et qui va voir la mécanique de leur union se dérégler, tandis que des micro incidents de presque rien perturbent leur voyage : ça commence quand ils se retrouvent enfermés dans un parc où ils pourraient passer une nuit romantique, ou quand dans un appartement loué, un chat va venir perturber leurs ébats. Ils achètent aussi un appareil photo sur un marché aux puces : la pellicule révèlera des souvenirs peu touristiques. Ils auront aussi un accident de voiture dont ils sortiront indemnes.

Ça a l’air de rien, de micro-événements, mais c’est tout le contraire, car il y a un écrivain là dedans qui écrit terriblement bien. De ces microscopiques choses il fait un très intéressant roman d’apprentissage, d’amour d’une étonnante maturité eu égard au jeune âge de l’écrivain, qui est loin, très loin de toutes les scories de l’autofiction « classique » (en même temps, il aurait fallu qu’il partit plutôt avec Doc Gynéco, tel notre Christine préférée). Pas de passion pour l’auto décryptage tendance analytique. Une écriture fluide, un humour à tout épreuve qui rappelle cette phrase de Nietzsche le philosophe allemand qui n’a pas fait qu’écrire que « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » mais s’est aussi intéressé aux pré-socratiques desquels il disait qu’ils étaient « superficiels par profondeur ». Il y a de cela chez ce Clément Bénech, une sorte de nonchalance inquiète, comme une prescience de la catastrophe, tellement attendue, qu’il n’y a pas de raison de la pleurer, avant, pendant ou après. C’est comme ça, il faut bien « vivre heureux en attendant la mort », disait un célèbre humoriste (non je ne parle pas du Professeur Schwarzenberg, le cancérologue préféré de Pierre Desproges). « C’est vrai, ai-je admis. Je ne sais pas y faire avec le solennel et je crois que ça se sent. A chaque fois je me débrouille pour glisser quelque chose de risible », note en écho Clément Benech.

Preuve manifeste du talent du jeune auteur : la brièveté de son ouvrage, quand tant d’auteurs tartinent des pages et des pages, lui sait faire l’économie et resserrer son texte à la longueur parfaite, celle qu’il faut aux amoureux pour faire le point sur ce qu’ils partagent ou pas, celle qu’il faut pour être drôle, le comique, comme l’amour, étant aussi une affaire de longueur.

Et comme disait Nietzsche, le comique allemand qui, un peu comme Angela Merckel, s’intéressait au sort du peuple grec « Ah, ces Grecs, comme ils savaient vivre ! Cela demande de la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots […] Ne sommes-nous pas, précisément en cela …, des Grecs ? Des adorateurs de la forme, des sons, des mots ? Artistes donc ? » C’est dans la préface du Gai Savoir si ma source est bonne (http://www.philolog.fr/eloge-de-lapparence-nietzsche/). C’est finalement le meilleur passage de cette tentative de critique.

 


Chronique de Christophe Bys

 

Le site de l’auteur

 

L’été slovène,  Clément Bénech, Flammarion, ISBN 978-2081300309

 

 

 

Quatrième de couverture :

 

Cet été-là, il part avec Eléna en Slovénie, pour changer d’air. Mais très vite, tout vient contrarier l’intimité du jeune couple : la traversée à la nage d’un lac glacé, une nuit passée dans un parc, un accident de voiture, une chatte en chaleur dans leur chambre d’hôtel, rien ne se passe comme ils l’espéraient. Dès lors, ce périple chaotique semble déteindre sur leur relation au point qu’ils finissent par ressembler, l’un pour l’autre, au pays qu’ils traversent : aussi familier que mystérieux, aussi énervant qu’attendrissant. Avec beaucoup d’humour et de subtilité, Clément Bénech nous offre les instantanés d’un amour qui décline et qui, malgré la bonne volonté des deux amants, court inexorablement vers sa fin.



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