Le peuple des berges de Robert Giraud

Le peuple des berges de Robert Giraud

Saviez-vous que dans la France de la IVe République, le monde de la cloche à Paris constituait une société structurée, une monarchie avec ses rois et ses successions, ses Frondes et ses coups d’État, ses règnes et ses interrègnes ? Avec son histoire dominée surtout par deux grandes dates – 1936 : chute de Jules César et accession au trône de Marcel Jacquet ; 1953 : élection triomphale de l’Amiral après trois années de vacance du trône et de sourdes rivalités entre le baron William et le prince Maurice – et sa géographie structurée autour de quelques hauts lieux – la cour établie à la Maub’, la place Maubert, et rayonnant jusqu’à la Mouff’, la rue Mouffetard ; les résidences étalées sur les quais, dans les caves des immeubles ou sur les grilles des métros selon les saisons ; les Halles pour le ravitaillement ; les portes de Paris pour le négoce ; et pour aller efficacement d’un endroit à l’autre, un réseau routier sophistiqué, des rues sans réverbères reliant le cœur de la capitale aux portes et aux maréchaux ou encore au-delà, de Nanterre à Montreuil ou même de Saint-Ouen à Fontainebleau ? Avec sa diversité sociale opposant les ouvriers – des porteurs, locataires de diables aux Halles – et les producteurs – de poisson, de verdure, de truffes – ou encore les commerçants – des ramasseurs de mégots, qui tiennent marché impasse Reille – et les trafiquants – de chats, de chiens, de chèvres ? Avec aussi un peu partout ses lieux culturels, ses carrefours économiques, les bistrots et les troquets des Auvergnats et des Limousins où s’écoulaient tant le vin frelaté que la menue monnaie tandis que s’échangeaient gaiement les dernières nouvelles, les derniers cancans, qui finissaient toujours par arriver aux oreilles de Robert Giraud ?

Mais d’abord, savez-vous qui est Robert Giraud ? Une riche préface rédigée par son biographe Olivier Bailly (Monsieur Bob, Stock, 2009) permet de resituer ce drôle de personnage né à Limoges en 1921 et installé à Paris en 1945, résistant quasi fusillé par la milice et quasi devenu clochard, brocanteur ambulant, cabaretier dans le Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre, et de là, chroniqueur dans divers journaux dont Qui ? Détective – autrefois Le Détective, aujourd’hui le Nouveau Détective – et surtout auteur de plusieurs ouvrages sur les marges et les marginaux parisiens, soit en solo (Le Vin des rues, Denoël, 1955 ; Le Royaume d’argot, Denoël, 1965) soit en partenariat avec Robert Doisneau tout particulièrement (Les Tatouages du milieu, La Roulotte, 1950 ; Les Parisiens tels qu’ils sont, Robert Delpire, 1954). Sous son œil aguerri, sous sa plume exercée, le monde méconnu de la cloche, d’autant plus étonnant pour les lecteurs de cette réédition posthume qu’il appartient pour eux à une ère révolue, prend vie comme sous les doigts d’un magicien.

Excellent portraitiste, excellent chroniqueur aussi, Robert Giraud donne vite l’illusion qu’on y est, qu’on a les gens sous les yeux ou qu’on est au sein d’un petit groupe de connaissances qui nous en disent tout ce qu’ils savent, le vrai comme le faux. Quelle galerie de personnages insolites, aux destins invraisemblables ! – Et d’abord, les stars de la cloche. Maurice Jacquet, ce déclassé proclamé roi de la cloche de 1936 à 1950, année de sa disparition obscure, invité par René Lefèvre à son radiophonique Bar des vedettes, mais aussi à des rendez-vous en tête-à-tête avec le baron Édouard de Rothschild, Maurice Chevalier ou encore Maurice Schumann, qui lui a soufflé l’idée du Journal des Clochards vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires. L’Amiral, son successeur au trône, qui, répugnant à faire la manche dans les souterrains comme tout le monde, court les ambassades et les hôtels particuliers pour exercer son talent de bonimenteur dans les « cocktails intimes ». Et Léon la Lune, ou Léon la Chouette, le clochard aux deux passions, sa chienne Cora et l’harmonica – il a connu « la Grande Fréhel » qu’il a accompagnée dans ses derniers concerts –, devenu en 1956 le héros d’un court-métrage d’Alain Jessua avec un petit mot de Jacques Prévert.

Puis les aristocrates de la cloche, les gueux qui ont réussi par leur inventivité, par leur ingéniosité, à occuper une place unique, exceptionnelle. – Cloclo, qui bosse seulement dans les grands restaurants, et dont les instruments de travail sont le costume à béret et la boîte d’allumettes où il planque ses médailles et ses rubans, car il ne tape que les décorés. Pépé, qui vole les chiens de race dans les beaux quartiers et qui, quand il ne répond pas aux petites annonces de leurs propriétaires pour la récompense, ne les vend pas non plus mais marche avec eux dans les lieux fréquentés en attendant qu’on s’y intéresse – Nuance. Ou bien Le Chat, ce détrousseur d’amoureux sur les quais de la Seine, qui loge dans la plateforme aérienne qu’il s’est aménagée dans l’armature d’un pont et où il se hisse chaque nuit, à ses risques et périls. Et puis enfin, tout en bas de la hiérarchie, les gueux tout court, les malchanceux pur jus, qu’ils inventent des histoires de filiation naturelle, de tragique exil ou seulement de revers de fortune pour sauver la face – le prince Maurice, fils naturel de la Goulue et « d’un roi d’Angleterre », Olga, « authentique princesse russe », Germaine, la grande bourgeoise parisienne qui avait jadis « auto, bateau, domestiques » – ou qu’ils préfèrent tout oublier et vivre leur vie au jour le jour – Moustache, Riton, Nénette, Titine, Paulette… et puis tant d’autres, atypiques… inclassables…

Car, artiste en portraits, Robert Giraud est aussi expert en typologies. Il n’y en a pas deux comme lui pour détailler catégories, nuances et degrés. Comment devient-on clochard ? Robert Giraud présente le parcours classique du clochard, avec ses variantes, de la cause – le jeu, le cœur, la boisson, la paresse aussi – à la conséquence – d’abord on « biffine », on « brocante », ensuite on mendie, et enfin, lentement mais sûrement, on finit par coucher dehors. Comment mendie-t-on ? Robert Giraud distingue plusieurs catégories de mendiants depuis le « fonctionnaire », qui ne fait rien qu’agiter son escarcelle à la sortie d’une église, jusqu’au « torpilleur », qui jure qu’il sort de l’hôpital ou qui revendique ses droits quand un touriste a pris une photo d’un monument parisien où il a installé sa résidence, en passant bien évidemment par le « tubard », qui revend des tickets de métro ou qui parcourt les rames en pleurnichant avec son bonnet. Comment trafique-t-on ? Encore une fois, Robert Giraud explique, détaille patiemment, admirablement, toutes les catégories de « bracos » ou braconniers de la Seine, de marchands de verdure ou de mégots, de voleurs de chats, de chiens et de chèvres. Et il ne cache pas son estime pour les entrepreneurs de la mendicité ou pour les génies du trafic qui, tel le verdurier Riton, le buraliste Eugène, font leurs affaires loin des trottoirs – ils ont leurs clients attitrés.

Et puis voilà, vous ne vous êtes aperçu de rien mais grâce à son art du chapitrage et des transitions, Robert Giraud vous a fait avaler en un clin d’œil Le Peuple des berges, cent pages sur un sujet dont vous ne soupçonniez même pas qu’il vous intéressait ! Si vous ne le saviez pas déjà, vous avez appris pourquoi on appelait les clochards « clochards », ce que c’était que le « quarante-cinq », un « vin et charbon » ou un « bougnat », et puis encore mille autre choses sur les us, mœurs et habitudes des « mendiants », « biffins », « pilons », « manchards », « tapeurs », « frappeurs », « torpilleurs » et « mangaveurs » de Paris dans la première moitié du XXe siècle – avec en prime la recette du rôti de niglo signée Pépé le Gitan. Voilà une réédition qui arrive à point nommé pour motiver les Parisiens partis reconquérir leurs berges.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Le peuple des berges, Robert Giraud, Le Dilettante, ISBN 978-2-84263-750-7, 127 pages, 12 €

 

Quatrième de couverture

 

« La cloche, en argot, c’est le ciel. Sont clochards tous ceux qui n’ont que le ciel pour toit. Paris compte quelque vingt-cinq mille individus dans ce cas. On ne saura jamais, et pour cause, l’effectif exact de cette légion de pouilleux, vivant en marge d’une société dite organisée. On vient ; on s’en va ; on meurt dans le plus strict anonymat dans le monde de la guenille. Les loques sont une sorte d’uniforme qui, semblables à tous les autres uniformes, ôtent toute personnalité à qui les endosse. »

Robert Giraud, né près de Limoges en 1921, s’engage très tôt dans la Résistance. En 1945, il monte à Paris où il collabore à Franc-Tireur, Paris-Presse, France-Soir et Détective. Après avoir écrit Le Vin des rues, il devient chroniqueur attitré de L’Auvergnat de Paris, croquant les innombrables bougnats alors tenus par des Auvergnats, des Limousins et des Aveyronnais. Grâce à sa longue fréquentation des bistrots, l’argot n’a plus de secrets pour lui. Il lui consacre de nombreux livres. Il meurt en 1997.

 

Tags : Le peuple des berges, Robert Giraud, Le Dilettante, ISBN 978-2-84263-750-7



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