La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

C’est une terre de commencement du monde. Une terre où l’ère glaciaire n’a jamais fini et transporte des fjords, un pays où le magma coule sous vos pieds, où le vent vous déchire les poumons, où l’eau déferle et manque. C’est une terre hostile où l’homme vit dans la beauté de la survie. Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme islandais. Sa terre est faite de solidarité entre ceux qui la cultivent, la font vivre. Elle se réchauffe de la vie animale et sait le prix de l’essentiel : la chaleur humaine ou animale, le respect de l’autre et des traditions, la liberté de chacun de vivre au mieux et non pas au plus.
Toute sa vie Bjarni a fait de son mieux, du mieux possible avec ses limites d’homme : son conformisme respectueux de ses engagements, ses traditions familiales, parce qu’on est responsable de son ascendance autant que de soi, sa peur de l’inconnu que pourrait être la ville, lui qui n’a toujours aimé que ses collines et ses moutons, ce sentiment du devoir accompli qui tient droit et debout un homme mais ne donne pas de joie. il aura aidé à rendre les derniers hommages à une vieille femme que l’on aura fait fumer telle une viande séchée pour la conserver jusqu’à ce qu’il soit possible de l’amener vers son dernier repos. Il aura vérifié chaque jour si les bêtes étaient traitées avec le respect qui leur est dû, celui qu’on offre à ce qui nous fait survivre. Il aura arpenté les montagnes et les plaines en y respirant le parfum des multiples possibles que la nature seule offre à l’humain, et aura appris à se contenter de ce qu’il pouvait prendre et supporter, avec bienveillance et responsabilité. Bjarni aura été un homme bon, en apparence.
Il l’aura été avec sa femme, celle qu’il a épousé comme un héritage consenti familialemnt,  aimé, qu’il aime encore mais qui elle se sent si incomplète car stérile. Il reste auprès d’elle, parce que c’est son devoir, parce que c’est sa peur et parce qu’il ne veut pas rompre avec son modèle traditionnel, celui où l’homme s’en va seul sur les collines et retrouve sa femme qui l’attend pour écouter ensemble le silence et les leçons des vieilles sagas islandaises. Mais voilà, Bjarni va mourir, il est vieux, sa femme est morte, et il se souvient de la chance, celle qu’il a eu, celle qui l’aurait emporté vers un autre monde mais qu’il a eu peur de saisir, parce qu’elle lui aurait demandé de travailler sur lui-même, parce que ce n’était pas simple, parce que la société l’aurait refusée.
Helga, la gironde, la libre, habite la ferme voisine. Elle est mariée, a des enfants et elle veut vivre, goulûment, se réaliser, être une femme pleine. Helga a les seins lourds, les hanches larges et elle aime qu’on les agrippe sans plus de précaution. Helga est solaire, elle veut donner généreusement, elle n’attend rien en retour, elle est femme responsable et droite, elle aime se faire prendre, salie, au milieu de l’étable dans l’odeur de l’urine de brebis. Helga accepte les absences, les mensonges, les non-dits parce qu’elle aime le silence complice plein de grognements de plaisir. Entre eux, il y a l’échange et le respect, celui qu’Helga a pour un homme droit, celui de Bjarni pour une femme droite, il y a le rire et la complicité et c’est suffisant pour se rendre compte que l’on aime. Bjarni regarde les montagnes et pense aux seins d’Helga, et parfois, en pensant à la puissance de son sexe à elle, celui qui l’enserre et le console, court dans la neige pour éteindre ce feu, celui du manque, celui du doute d’en obtenir un autre aussi surprenant.
Mais voilà, Helga tombe enceinte. Bjarni ne choisira pas le courage de rompre avec ce qui lui est nuisible, Bjarni restera auprès de sa famille, dans son cocon et ne se lancera pas. Bjarni ne suivra pas Helga à la ville. Bjarni refusera d’assumer ce lien inexplicable et inqualifiable entre eux et préfèrera se replier sur ses habitudes, persuadé que si toutes les sagas et tous ces ancêtres avant lui n’avaient pas quitté leur terre, il était nécessaire qu’il y finisse lui, involontairement stérile. Il ne verra sa fille qu’à la télévision lorsque celle-ci sera devenue journaliste, mais il l’aimera comme on aime un impossible dans lequel on ne s’est pas jeté par peur de la difficulté.
«La lettre à Helga» est un hymne à la chair qui rassasie, une ode à la peur face à soi-même, une lettre de regrets de ne pas avoir tenté jusqu’au bout de vivre ce qu’il fallait vivre. Les mots y sont aussi simples que le propos est universel. La poésie de cet homme simple côtoie la chaleur du sexe. Bjarni dit à Helga qu’il aurait du essayer plus fort, et nous,d’une traite, nous avons partagé et compris que nous devrions essayer plus fort.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson, Zulma, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson,  ISBN 978-2-84304-646-9

 

Quatrième de couverture :

« Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible.

Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d’attention émerveillée à la nature sauvage.

Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

 

 

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3 total comments on this postSubmit yours
  1. oh oh je pourrais bien me laisser tenter tiens… beau billet :-)

  2. il me tentait déjà, mais là c’est confirmé je le lirais.

  3. Je suis souvent emballée par les choix des éditions Zulma et d’après ce billet c’est encore le cas

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