Un visage d’ange de Lisa Ballantyne

Avec son épigraphe tirée des Misérables – « Cette âme est pleine d’ombre, le péché s’y commet. Le coupable n’est pas celui qui fait le péché, mais celui qui fait l’ombre. » – et sa référence à Oliver Twist – Fagin le pickpocket qui finit mal – ce roman s’annonce d’emblée comme une œuvre réaliste construite autour de personnages au grand cœur mais éprouvés par la vie si ce n’est écrasés par une société immorale, avec en arrière-plan une série d’interrogations sur la nature humaine et l’existence de Dieu. Mais la mode d’aujourd’hui n’est plus au menu larcin justifié par la misère ni même à la cruelle vengeance amenée par une série de mauvais traitements, elle est au crime incompréhensible, au criminel improbable auquel enquête confidentielle et procès retentissant donnent l’opportunité d’occuper tout à coup le devant de la scène. Et loin des feuilletons payés au chapitre qui ont fait l’actualité littéraire du temps de Hugo et de Dickens, ce roman est tel un millefeuille entremêlant intimement deux plans narratifs a priori sans rapport, d’une part la vie de l’accusé qui encourt une peine de réclusion, de l’autre celle du défenseur qui bon gré mal gré relit toute son histoire, tout son passé, à la lumière de cette horrible affaire, troublante même pour lui.

C’est ainsi que dans Un visage d’ange, Sebastian Croll, un mignon petit garçon de onze ans, est accusé d’avoir défoncé à coups de brique la tête de son voisin de huit ans, Benjamin Stokes, dans un jardin d’enfants d’Angel au nord de Londres, et que Daniel Hunter, du grand cabinet d’avocats Harvey, Hunter & Steele, est appelé à le défendre, sans vraiment pouvoir le défendre d’ailleurs puisqu’à trente-cinq ans, malgré toute son expérience en matière de jeunes délinquants, il n’est que sollicitor et non barrister. De lourds soupçons pèsent sur Sebastian, cet enfant au QI de 140 né d’un père violent et d’une mère perdue, fasciné par la vue du sang qui coule, que les journaux nomment très vite Angel Killer et qui malgré son jeune âge et sa bonne bouille n’a aucune chance a priori d’échapper à la prison à perpétuité : du sang de Benjamin est retrouvé sur son t-shirt et ses chaussures, les deux garçons ont été vus en train de se battre au jardin d’enfants le jour du meurtre, et les voisins ou camarades de classe ne manquent pas pour témoigner de ses manifestations de cruauté. C’est sans compter bien évidemment sur la stratégie que Sebastian Croll met au point avec sa collègue et amie Irene Clarke, une brillante barrister récemment promue au rang de Queen’s Counsellor et heureusement chargée du dossier, pour laquelle ô surprise il n’éprouve pas qu’une admiration non dissimulée mais aussi quelque chose comme de l’amour enfoui tout au fond de son cœur.

Il va sans dire que si Daniel Hunter a le cœur tendre, il a eu la vie dure, et que c’est même pour ça qu’il est devenu ce qu’il est, un défenseur des jeunes délinquants démunis devant le juge comme devant la loi, écrasés du seul fait qu’ils ne sont pas dans la norme et que la société n’a pas de place pour eux. Fils d’un père inconnu et d’une mère toxico en perdition à Newcastle, Daniel s’est fait renvoyer de toutes les écoles et de tous les foyers du nord de l’Angleterre jusqu’au jour où Minnie, femme de tête autant que de cœur, l’a accueilli chez elle à Flynn Farm, dans le village de Brampton. Entourée de ses poules, de son bouc Hector et de son fidèle chien de berger Blitz, elle a réussi par sa droiture mais aussi par un certain mystère à le dresser sans le briser, à lui insuffler le courage et la motivation de faire des études et de réussir sa vie. Comme on s’en doute, cette créature tout droit sortie des romans misérabilistes du XIXe siècle a eu elle-même une existence douloureuse et ce sont les peines qu’elle a endurées, en silence évidemment, qui ont fait d’elle cette femme noble et sage qu’elle est devenue. Mais de toutes les peines de sa vie, la plus vive est encore celle que Daniel, devenu son fils adoptif, lui a faite en la rejetant brutalement et définitivement une fois devenu étudiant. Or, chose étonnante, à peine revenu du commissariat d’Islington où il a rencontré Sebastian pour la première fois, Daniel est attendu dans son appartement de Mile End par une lettre émouvante où Minnie, qui lui annonce sa maladie et surtout sa mort prochaine, lui demande pardon. Bien entendu, au moment où il la lit, elle est déjà morte, et c’est en proie à un sentiment de culpabilité aussi inattendu que puissant qu’il prend corps et âme la défense de Sebastian Croll.

Le thème de ce roman dont le titre est en anglais The Guilty One, c’est la culpabilité, à la fois dans sa dimension légale à travers l’histoire de Sebastian Croll et morale à travers l’histoire de Daniel Hunter. Enfant abandonné à lui-même, Daniel n’a trouvé aucun refuge dans les institutions d’État qui ont immanquablement failli à leur mission, leur froideur et leur rigidité ne faisant que lui prouver qu’elles étaient fondamentalement inadaptées à la défense des enfants et des adolescents. Il s’est sorti d’affaire grâce à une femme à la personnalité extraordinaire, à la fois dure et chaleureuse, à la fois ferme et bienveillante. Sans Minnie, qu’il a consciencieusement menacée au couteau dès son arrivée chez elle avant de massacrer une de ses poules, il serait sans doute devenu l’un des délinquants qu’il défend quotidiennement. Considéré comme un danger public, il serait derrière les barreaux depuis longtemps et la prison aurait brisé ce qui restait d’espoir en lui. Il le sait, c’est à elle, plus qu’à sa mère, sans doute, qu’il doit la vie, du moins sa vie telle qu’il la mène. Quelle était l’histoire de cette femme ? Pourquoi l’a-t-elle sauvé ? Pourquoi l’a-t-il reniée ? La faute qu’elle avait commise envers lui justifiait-elle une peine si dure ? La rage dont il a fait preuve envers elle n’est-elle pas celle-là même qu’il a en lui depuis toujours et qu’elle lui a enseigné tant bien que mal à ne plus diriger vers les autres ainsi que vers lui-même ? On comprend que Daniel ait envie de jouer auprès de Sebastian le rôle que Minnie a joué auprès de lui, mais qu’il craigne aussi tant de n’être pas à la hauteur que d’être trahi par Sebastian comme il a trahi Minnie…

En dépit des clichés romanesques et des accents mélodramatiques dont il est plein, Un visage d’ange réussit à tenir le lecteur en haleine comme à le faire réfléchir aux limites de la justice comme de toutes les institutions sociales dans le traitement de la délinquance et de la criminalité juvéniles. Ce roman aux allures de polar – quoiqu’il n’en soit pas un puisque la grande affaire n’est pas de savoir qui a tué Benjamin Stokes mais seulement de savoir si, à l’examen des pièces, des témoignages et des expertises, Sebastian Croll sera jugé coupable ou non par les jurés et si oui dans quelle mesure et quel traitement il mérite – est riche en détails instructifs sur les procès de mineurs au Royaume-Uni et en Europe. Loin de reposer sur la conviction personnelle que Sebastian est innocent, la stratégie mise au point par Daniel Hunter et Irene Clarke est de démontrer que les preuves réunies au dossier, qui satisfont amplement ces caricatures de la justice que sont le juge et le procureur, sont indirectes et ne veulent strictement rien dire. L’échafaudage est certes un peu fragile, mais c’est cette fragilité même qui sert le suspense dans la mesure où les deux avocats sont contraints de brûler toutes leurs cartouches, jusqu’à celle que constitue l’interrogatoire de Sebastian lui-même devant la cour à l’Old Bailey, moyen de dernier recours étant donné l’âge de l’accusé. Les quinze pages de cet interrogatoire constituent un morceau d’anthologie époustouflant où le lecteur sent littéralement le destin du garçon suspendu aux réponses qu’il donne au juge et au procureur puis à Irene Clarke elle-même, réponses fantasques, imprévisibles, où Sebastian Croll, dont le visage apparaît sur écran aux seules personnes autorisées, dit à la cour ce qu’il trouve adéquat de dire, pour le meilleur ou pour le pire.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Un visage d’ange (The Guilty One), Lisa Ballantyne, traduit par Anne-Sylvie Homassel, Belfond, ISBN 978-2-7144-5307-5, 394 pages, 22 €

 

Quatrième de couverture

 

Troublant de réalisme, chargé d’émotion et de suspense, un premier roman coup de poing allié à une remarquable réflexion sur la nature de la violence, la fin de l’innocence et l’éternel espoir de rédemption.

Avocat en droit pénal, Daniel Hunter s’est fixé une ligne de conduite stricte : ne pas s’investir émotionnellement dans ses dossiers. Mais le cas qui s’annonce va définitivement ébranler ses convictions…

À onze ans, Sebastian Croll est accusé d’avoir battu à mort son camarade de jeu. Comment ce garçon intelligent, choyé, parfaitement éduqué, aurait-il pu commettre un acte aussi atroce ?

À mesure que Daniel découvre l’univers familial tourmenté de Sebastian, ses propres souvenirs émergent. Une enfance bafouée, chargé de violence et de colère ; et puis Minnie, cette femme au courage extraordinaire qui a changé son destin avant de le trahir à jamais…

Alors que « l’affaire Croll déclenche un vaste ouragan médiatique, Daniel doit tenir bon, tout faire pour sauver Sebastian de la machine à broyer carcérale. Mais que dissimule vraiment ce visage d’ange ? Et si son enfance n’était pas toujours synonyme d’innocence ?

 

Née à Armandale en Écosse, Lisa Ballantyne a fait des études de lettres avant de partir s’installer en Chine pour une dizaine d’années. De retour en Grande-Bretagne, elle a poursuivi une carrière dans l’enseignement et entrepris la rédaction de son premier roman, Un visage d’ange, livre-phénomène traduit dans plus de vingt pays.

 

Tags : Un visage d’ange (The Guilty One), Lisa Ballantyne, Anne-Sylvie Homassel, Belfond, ISBN 978-2-7144-5307-5, Premier roman

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  1. Cette chronique donne envie de se lancer dans cette lecture : merci.

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