Une douleur normale de Walter Siti

Walter – du même prénom que Siti – « écrit pour ne plus souffrir » et voit douloureusement son roman refusé par son éditeur. Cet homme qui « écrit pour refaire sa vie » n’envisage désormais qu’une solution : défaire ce roman pour mieux revivre, et malgré le prix à payer : détruire sa vie pour mieux réécrire le prochain livre.

Le résultat est « Une douleur normale », un récit destructeur et projeté comme tel, et bien au-delà, une mécanique littéraire redoutable que l’auteur nous présente ainsi :

« Écrire la vérité que l’on a pas le courage de dire ».

Attention, lecteurs et littérature vont être autant servis que secoués.

Heureusement ce roman en abyme joue de diverses typographies pour permettre au lecteur de changer de registre et de point de vue. Merveilleusement Il est émaillé de dizaines de poèmes, libres de forme et de fond, qui sont autant de récréations lumineuses.

Car refaire l’histoire d’amour « normale » entre l’auteur et son compagnon Mimmo, sans en omettre les moindres facettes, aussi complexes et scabreuses soient-elles, se révélera tragique. Mais comme dans toute bonne littérature, l’enjeu est ailleurs.

La complexité du roman, hormis l’exploration sans concession des zones d’habitude laissées dans l’ombre des rapports amoureux, réside dans l’observation sociale, politique et humaniste de la société Italienne actuelle. Endiablé l’auteur parcours sa vie et l’Italie en tout « sens ». De façon obsessionnelle, il revisite sa vie amoureuse et conjugale avec son compagnon, grattant jusqu’à l’os, jusqu’à la douleur qu’il sait infliger à l’autre, pour mettre un point final à cette relation et réussir son roman. Chez Siti l’usage de la langue est primordiale, il passe d’un vocabulaire scientifique et technique précieux aux retranscriptions les plus savoureuses des dialectes campagnards (louons ici la prouesse de la traduction). Il retranscrit les paroles au plus juste et libère les mots dans ses poèmes. Son style éblouissant relie Dante à Pasolini. En expressionniste accompli, Walter Siti nous chasse du paradis lyrique des déclarations d’amour et des jouissances euphoriques, vers l’enfer du grotesque et de l’obscénité crue du réel et de son usure par le temps.

Dérangeant, l’écrivain ne recule pas devant l’éternel choix pervers du roman et de la réalité, entre la vie privée et la fiction, entre les mensonges diplomatiques et la cruelle vérité. Sans jamais omettre honte et réalisme, il défend avec courage son idéal : la littérature.

On ressort étonné de cette lecture machiavélique et déconcertante. Finalement le cynisme n’empêche pas l’émerveillement sentimental, et l’ironie joyeusement désespérée anoblit les actes et dégoûts du corps.

C’est comme si, en y joignant le précédant roman de Walter Siti, se mettre à nu était une douleur normale.


Chronique de Christiane Miège

Une douleur normale, Walter Siti, Verdier, ISBN 978-2-86432-728-8, Traduit de l’italien par Martine Segonds-Bauer

Quatrième de couverture :

Walter, un écrivain, décide de faire à Mimmo, son jeune compagnon, le don d’un livre.
Cet ouvrage s’intitule Réparations d’amour. C’est un récit mais aussi une démonstration puisque Walter veut prouver que l’amour homosexuel peut être durable et s’intégrer sans trop de peines au sein d’une vie consacrée à l’écriture.
Mais pour gagner ce pari il faut prendre la mesure de toutes ses difficultés psychologiques, sociales et politiques. Siti peut ainsi creuser plus avant dans les sombres galeries qui faisaient l’éclat ténébreux de ses Leçons de nu  : les irréductibilités régionales de l’Italie et de ses parlers dialectaux, le culturisme et la disproportion des niveaux de culture, les souffrances de l’âme et du corps, la transformation du monde par l’immigration, les médias, les puissances financières et la globalisation. L’ordre marchand est ici matérialisé par
un trafic d’organes auquel sont mêlés les deux protagonistes.
L’éditeur refuse l’ouvrage. Walter, désespéré, se livre alors à une refonte du livre. Il le durcit et se dénude un peu plus encore. Mais quelle sera la réaction de Mimmo ?
Et qu’attendre d’un roman du désenchantement ?
Qu’il le délivre de l’imposture qu’était sa vie ?
Walter Siti n’a pas son pareil pour suivre les méandres de la conscience : de l’épreuve de vérité surgiront des conséquences imprévues liées au pouvoir assassin des mots.

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