Les belles promesses de Janice Steinberg

Fascinant édifice que ce mystery novel qui donne fort habilement dans des genres aussi divers que le polar, le roman de formation, le drame psychologique, la saga familiale, et enfin la fresque historique, en l’occurrence sur les familles d’immigrés juifs d’Europe de l’Est dans le quartier de Boyle Heights à Los Angeles. Déclenchée ou plutôt relancée par la découverte, au milieu de vieux papiers recueillis au domicile parental et longtemps remisés dans un placard, d’une carte de visite de Philip Marlowe – oui, Philip Marlowe, qui a travaillé pour l’héroïne à maintes reprises – au dos de laquelle le détective de Raymond Chandler a griffonné trois noms – Kay Devereaux, Hôtel Broadmoor, Colorado Springs –, la quête de vérité animant Elaine Greenstein, avocate et militante des droits de l’homme à la carrière brillante qui déménage en maison de retraite, lui fait remonter un à un les fils de son histoire personnelle et familiale. Kay Devereaux est-il le pseudonyme de sa sœur jumelle, Barbara, qui a disparu aussi intentionnellement que définitivement au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939 ; si oui, vit-elle encore, et qu’est-elle devenue ; et puis surtout, pourquoi ni Philip Marlowe ni même les parents d’Elaine ne lui en ont-ils rien dit ?

Le titre original du roman, The Tin Horse (Le Cheval en fer blanc), renvoie au moment où tout commence dans le mythe familial, le moment où Dov Grinshtayn, le grand-père paternel rémouleur et ferblantier, a fui les pogroms en Ukraine du temps de ses amours avec Agneta, la jolie petite paysanne à laquelle, en échange d’une mèche prise à sa longue tresse blonde, il a fait cadeau d’une ménagerie composée d’un coq et d’un mouton ainsi que d’un lion et d’un cheval en fer blanc. Dans l’esprit des deux sœurs, Dov est d’abord le héros qui a traversé le Dniestr avec une meute de chiens aux trousses avant de voyager avec en tout et pour tout trois pièces d’or en poche jusqu’à Los Angeles via Rotterdam et Manhattan ; mais pour leur père, Bill, il est surtout un luftmensch, un mot leur évoquant un « homme des airs », un « aviateur » tel Charles Lindbergh quoique investi sans doute de missions secrètes par l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale ; or un luftmensch, comme le leur dit un jour tante Pearl au détour d’une conversation, c’est une « tête d’œuf », un « crâne plein de vent », en l’occurrence un homme qui n’a pas prospéré comme il l’a toujours prétendu grâce à ses folles entreprises et à ses idées géniales mais seulement survécu tant bien que mal en qualité de bookmaker. Violemment accusé de mensonge par Elaine et surtout Barbara qui, survoltée, doute de toute l’histoire depuis le début, Dov, dans un geste émouvant qui reproduit le don amoureux, réel ou fictif, à Agneta, offre aux deux sœurs un lot de figurines en fer blanc qu’il a faites exprès pour l’occasion. Barbara prend le cheval et Elaine, à défaut de lion, le coq. Si Dov a un peu embelli la vérité, n’est-ce pas seulement pour exister, à leurs yeux comme aux siens, dans une Amérique où il n’a pas eu la vie qu’il avait voulue ?

Première confrontation d’Elaine avec cette vérité énoncée par Joan Didion et mise par Janice Steinberg en épigraphe de son livre – « Nous nous racontons des histoires dans le dessein de vivre » – l’histoire de Dov fait contrepoint dans le roman à l’histoire autrement plus compliquée et émouvante de Zipporah Avramescu devenue Charlotte Greenstein, une histoire d’amour, d’exil et d’immigration aussi mais qui ne lui est révélée qu’au fil des ans et où elle trouve enfin, après bien des obstacles et des échecs, le secret du départ de Barbara.

Car si Barbara et Elaine sont deux sœurs jumelles mais résolument antinomiques qui ne sont même pas nées à la même date – elles sont arrivées à dix-sept minutes d’intervalle dans la nuit du 28 au 29 mars 1921 – et qui sont opposées de toutes les façons possibles et imaginables – Elaine est une intellectuelle, réfléchie et modérée, altruiste aussi, tandis que Barbara est impulsive, charnelle, brutale, égoïste – c’est peut-être parce qu’elles ont hérité séparément de traits de caractère qui sont demeurés opposés dans la personnalité de leur mère, déchirée car confrontée dans l’âge tendre à des difficultés insurmontables.

Dans la légende Greenstein, Zipporah, née à Tecuci en Roumanie, a émigré dès l’âge de douze ans avec Avner Papo, un client du café tenu par ses parents, en rejoignant une vague de fusgeyers, ces Juifs qui traversaient l’Europe à pied pour embarquer vers l’Amérique. De New York, elle est repartie pour Chicago pour retrouver son frère aîné ou plutôt son frère chéri, Meyr Avramescu devenu Mike Abrams, qui l’attendait comme il avait attendu trois de leurs sept frères et sœurs auparavant. Puis, invitée à dix-sept ans par les voisins des Abrams, les Tarnow, à les suivre à Los Angeles, elle a rencontré Bill, un ami de la maison, qui est devenu son mari et le père de ses quatre enfants, Barbara et Elaine puis des années après Audrey et enfin Harriet. Mais sous son vernis brillant cette version qu’Elaine tient de sa mère Charlotte comporte des zones d’ombre : où et quand Charlotte est-elle allée à l’école ? pourquoi a-t-elle quitté Chicago où vivait son frère Mike qu’elle aimait tant ? pourquoi a-t-elle suivi les Tarnow à Los Angeles ? dans quelles circonstances et dans quelles conditions a-t-elle épousé Bill, immigré de la deuxième génération, ennemi de la « culture yiddish » aux États-Unis ? Comme la tante Pearl avait jeté un peu de lumière sur l’histoire de Dov, la cousine Mollie complète assez tôt l’histoire de Charlotte mais sans pour autant donner à Elaine les clés nécessaires pour élucider le mystère du départ de Barbara, qui exige les renforts d’une enquête de grande envergure. Voilà exactement de quoi occuper cette retraitée qui a tout son temps et toute sa tête, et qui, assistée du jeune Josh, archiviste à l’UCLA, est plus que prête pour l’aventure même la plus folle avant de terminer sa vie dans cette maison pour personnes âgées qu’elle nomme non sans humour le Ranch du Sans Lendemain.

Comment Janice Steinberg a-t-elle pu composer son roman à partir de tant d’ingrédients différents sans jamais rien sacrifier à l’intrigue ? Trois générations, des familles nombreuses, des couples opposés, des hommes complexés, des femmes libérées ; deux guerres mondiales, une crise économique, un tremblement de terre ; les pogroms en Europe, l’immigration aux États-Unis, le sionisme ; et tout du long, une vraie profondeur d’analyse, une grande humanité, une grande simplicité. L’air de rien, un petit bijou, tout comme un cheval en fer blanc…

— Et justement, pour terminer, une interrogation sur le destin du cheval en fer blanc sur les couvertures des différentes éditions. Sur la couverture de l’édition américaine, le cheval en fer blanc dont Dov a fait cadeau à Barbara est devenu un pendentif suspendu au cou de la jeune demoiselle à robe rouge dont on ne voit pas le visage, seulement les lèvres et les longs cheveux bruns. Sur la couverture de l’édition française, où le titre escamote déjà toute trace de cheval en fer blanc, il a mystérieusement disparu. Pourquoi ?…

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les belles promesses (The Tin Horse), Janice Steinberg, traduit par Isabelle Chapman, Belfond, ISBN 978-2-7144-5080-7, 470 pages, 21,50 €

 

Quatrième de couverture

 

Des ghettos de l’Europe de l’Est au Los Angeles des années vingt, de la grande dépression à la Seconde Guerre mondiale, de l’âge d’or hollywoodien à l’essor du mouvement sioniste, l’histoire pleine de charme, d’humour et de nostalgie d’une famille juive aux prises avec les belles promesses du rêve américain.

Cela fait plus de soixante ans que la sœur jumelle d’Elaine Greenstein, brillante avocate, s’est enfuie, coupant les ponts avec sa famille pour toujours. Aussi, quand à la veille de prendre sa retraite, Elaine apprend que Barbara est encore en vie, le choc est terrible.

Les souvenirs affleurent : l’épopée de leur mère et de leur grand-père, venus de Roumanie et d’Ukraine sans un sou en poche ; le quartier de leur enfance, Boyle Heights, véritable shetl reconstitué pour des milliers de réfugiés juifs ; le syndicalisme militant de la cousine Mollie, de toutes les grèves ouvrières ; et Danny, le premier amour…

Pourquoi Barbara n’a-t-elle jamais donné signe de vie ? Et quel est cet héritage familial dont elle a voulu à ce point se libérer ?

Après toutes ces années, Elaine est-elle vraiment prête à revoir celle qui fut sa plus grande complice mais aussi sa pire rivale ?

 

Née en 1950 dans le Wisconsin, Janice Steinberg est une critique d’art, spécialisée dans la danse, plusieurs fois primée pour son travail journalistique. Elle est professeur à l’université de San Diego, en Californie, et l’auteur de plusieurs romans noirs reconnus par la critique. Les Belles Promesses sont son premier roman traduit en français.

 

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. Une chronique qui donne envié de suivre tous ces personnages
    Un livre pourtant dont je n’avais pas entendu parler

  2. Merci l’oiseau des îles !

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