Sulak de Philippe Jaenada

Allez, je commence par expier ma faute, ma très grande faute. Il est prestement demandé au chroniqueur, ici, de s’atteler à la lecture d’un ouvrage « sans a priori », histoire que la critique à suivre soit, mettons, la plus honnête possible. En l’espèce, c’est râpé. Je suis depuis ses débuts en 1997 la carrière de Philippe Jaenada (quoi, vous ne vous êtes pas encore rué sur « Le Chameau sauvage », son premier et irrésistible roman ?) et pendant toutes ces années, le garçon ne m’a jamais déçu, qui creuse son sillon tragi-comique avec classe et panache. Pour ce que je connais du reste de la troupe, Jaenada est un auteur à part dans le paysage littéraire français : avec lui tout est grave, rien n’est jamais sérieux, à moins que ce ne soit l’inverse. Bref, je le confesse, j’étais impatient à l’idée de me plonger dans la lecture de « Sulak », son huitième ouvrage (impatient comme on l’est avant des retrouvailles avec un vieux compagnon de route). J’avais un a priori et il était très positif.

Bien m’en a pris.

Contrairement à ce qu’annonce la première de couverture, je prends soin d’éviter le terme « roman », car même si le texte s’affranchit (sans les corrompre) des codes du genre, « Sulak » est bel et bien une biographie, une biographie fleuve, dense, précise, d’un bout à l’autre enlevée et captivante – comme un roman, tiens (mais un roman de non-fiction dans ce cas).

Si comme moi avant d’ouvrir le livre vous ne savez rien de Bruno Sulak, voici le topo : Sulak est ce détrousseur de supermarchés puis de bijouteries qui dans les années quatre-vingts s’est joué de la police et des pénitenciers à force de braquages puis d’évasions aussi spectaculaires qu’improbables. Le tout sans avoir jamais eu recours à la violence, puisqu’il était mû par un code d’honneur, une soif de vie, une sensibilité et un degré de culture qui font un sort à la caricature du gangster vil, benêt et accessoirement sanguinaire.

Un personnage romanesque – nous y voilà –, donc, que ce bandit de grand chemin auquel Jaenada, lui-même dandy de grand chemin, rend justice tout au long d’un récit de haut vol. Même pétrie de détails et de révélations, la narration tient le pari de la fluidité, les presque cinq cents pages se dévorant d’une traite ou deux, à l’égal des meilleurs polars.

« Sulak » est tout à la fois le portrait (poignant) d’un homme que la peinture d’une époque (les années quatre-vingts), leur emmêlement se déployant avec amplitude sous la plume d’un Jaenada fidèle à son style, délié, relâché, aéré du clavier, toujours prompt à effectuer un pas de côté, ce qui chez lui passe par une usage pathologique des parenthèses (sans quoi ce ne serait pas vraiment du Jaenada), la mise en scène de soi (jamais superflue) et quelques digressions d’une belle efficacité, notamment lorsqu’il s’agit d’imaginer ce qu’il serait advenu de la vie de Bruno Sulak sans l’entrechoquement d’événements rassemblés sous le nom de hasards.

Avec « Sulak », Philippe Jaenada réussit de mon point de vue un tour de force et conséquemment l’un de ses plus beaux coups littéraires. Lui dont l’œuvre serpentait jusqu’à présent entre les plis de sa propre existence n’a pas fini de nous surprendre si dorénavant il se pique de raconter d’autres vies que la sienne.

Chronique rédigée par Pierre Théobald

Sulak,  Philippe Jaenada. Editions Julliard. 490 pages, 22 euros.

Quatrième de couverture

Aucun romancier n’aurait pu inventer un personnage aussi fascinant que celui de Bruno Sulak. Tout au long des années 80, ses braquages audacieux et ses évasions répétées – sans la moindre effusion de sang – ont défrayé la chronique judiciaire. Ancien légionnaire, parachutiste émérite, charmeur, généreux et intègre, follement épris de liberté, Bruno Sulak a marqué les mémoires avec ses casses spectaculaires. Pendant dix ans ce jeune homme a défié les lois de la République, s’est joué du système carcéral, a bravé l’ensemble d’une société contre laquelle il était entré en guerre à force d’injustices, aux côtés de Steve, son ami et complice, et de Thalie, grande et belle brune, son amour hors la loi. Aussi fulgurante que rocambolesque, son existence s’est achevée sur un point d’interrogation : une mort dans des circonstances obscures qui suscite encore la polémique.

Aucun autre romancier que Philippe Jaenada, doté d’un humour, d’un style inimitable et d’une tendresse non dissimulée pour ses personnages, n’aurait pu s’emparer de la vie mouvementée de Bruno Sulak et retracer avec autant de talent ce temps où les gangsters avaient encore du panache.

Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma sous le titre A+ Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001) ; et, entre autres, chez Grasset, Le Cosmonaute (2002) et La Femme et l’ours (2011). Sulak est son huitième roman.

Voter : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars
Loading ... Loading ...

Votez pour soutenir ce livre pour le Grand Prix Littéraire du Web
2 total comments on this postSubmit yours
  1. Il fallait effectivement du talent pour raconter cette histoire sans faire du Paris Match. La vie de Bruno Sulak touche et questionne GR¨

  2. Il fallait effectivement du talent pour raconter cette histoire sans faire du Paris Match. La vie de Bruno Sulak touche et questionne et grâce à la plume de Jaenada, on ne juge pas, on lit une légende à la veillée, au coin du feu.

Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

A propos

Chroniques de la rentrée littéraire est un défi lancé par le monde du livre à la blogosphère littéraire :
chroniquer une majorité des parutions romanesques de l’année.
En regroupant 300 bloggeurs
littéraires, Chroniques de la rentrée littéraire est un intermédiaire permettant à chaque livre d’être lu
par au moins un lecteur expert, en toute liberté de ton.

Chroniques de la rentrée littéraire © 2014 All Rights Reserved