Tartes aux pommes et fin du monde de Guillaume Siaudeau

 

Après plusieurs recueils de poèmes parus aux petites maisons, le poète et blogger Guillaume Siaudeau nous arrive avec un de ces ouvrages qu’en France on publie sous le nom de « romans » alors que partout ailleurs on les qualifierait de « récits », si on les lisait. Dans un style où les ambitions poétiques et drolatiques de l’auteur ne font pas toujours mouche, un trentenaire suicidaire narre une à une les étapes de sa dépression, de ses lointains antécédents – la mort subite du chien Bobby lors d’une promenade familiale au bord d’une falaise d’où le père le jette aussitôt en déclarant mystérieusement aux yeux de ses deux enfants, Maintenant envole-toi, Bobby – à son incertain dénouement – un mauvais rêve qui, tel un grand finale, réunit tous les personnages de l’histoire dans une atmosphère improbable et apocalyptique, avant un réveil en pleine nuit pour écouter les bruits rassurants de la rue – le tout dans de petits chapitres allant d’une à trois pages, quatre au grand maximum. Entre les deux, notre héros ou plutôt anti-héros goûte aux menus plaisirs de la vie – les tartes aux pommes – tandis que la vanité de toutes choses – la fin du monde – lui apparaît aussi de plus en plus clairement.

Ami lecteur, si tu juges que lire le résumé d’un livre en gâche toute la découverte et que tu veux lire Tartes et pommes et fin du monde, saute les deux paragraphes qui suivent.

Après la mort subite du chien, le père tombe dans l’alcoolisme et les deux enfants, qui le croient désespéré parce que Bobby ne s’est pas envolé, tentent de l’en faire sortir en fabriquant des ailes en carton aux deux ou trois successeurs de Bobby mais ne reçoivent en récompense que des claques et des coups de pied, tandis que la mère, qui part tout à coup vivre avec un autre homme, un type taciturne, n’apparaît plus désormais que pour faire des visites furtives ou envoyer des cartes postales de vacances. Le héros fait son service militaire puis se trouve des petits boulots de manutentionnaire grâce auxquels il rencontre Arny, un dépressif passionné par les avions et par les maquettes d’avions qui est retrouvé mort par pendaison dans son appartement un lendemain de cuite. Dans une supérette, il rencontre aussi Alice, qu’il retrouve bientôt dans des bars puis chez lui (il a son appartement à lui) ou chez elle (elle vit chez ses parents) ; les parents d’Alice invitent le héros à des dîners et à des parties de pêche ; ils passent de belles vacances à deux, puis un beau jour, elle cesse de le voir et rompt sans autre explication que Désolée, je t’aime beaucoup mais ça ne peut pas marcher entre nous.

Le héros trouve un peu de réconfort auprès d’un revolver qu’il achète à un commerçant peu regardant (il ne lui demande aucun papier et déclare seulement Faites attention, le coup part vite), un revolver dont la présence le rassure dans son tiroir de chevet la nuit ou sous son pull le jour et avec lequel il part dégommer des rats dans une décharge. Il fait une séance de psychanalyse et abandonne, a une relation sans lendemain, est de plus en plus mal à l’aise avec lui-même, en famille et au travail, est renvoyé, doit rechercher un autre emploi puis un autre appartement, a des souvenirs qui le hantent (la mort d’un oiseau, la mort d’un grand-père) et fait de mauvais rêves. Il passe de plus en plus de temps sur son lit, le revolver chargé ou non sur la tempe, comme pour apprivoiser la mort. Un jour, il fait la queue à la banque quand une bande cagoulée y fait irruption pour un hold-up qui échoue lamentablement. Un autre jour, il part sur les routes avec son revolver pour se foutre en l’air dans une chambre d’hôtel, mais ce projet aussi échoue lamentablement. Ou pas, puisqu’il revient et retrouve un certain goût à la vie, ce que l’on peut deviner dès la première page puisqu’il a survécu pour témoigner.

Si le thème du deuil et de la dépression a pu inspirer de très belles œuvres, on peut regretter que Tartes aux pommes et fin du monde ne soit pas du nombre et que Guillaume Siaudeau, qui ne campe qu’un anti-héros de plus dans la littérature française, fasse preuve d’une certaine complaisance ou du moins d’un certain manque de profondeur ou de perspective.

Le personnage principal manifeste une immaturité qui ne fait pas toujours que confiner à l’infantilité et qui le rend moins attachant qu’agaçant au fil des pages. Lorsque, dénichant un petit boulot, il trie les poissons sur un bateau et les vend au port, le voilà qui, troublé jusqu’au tréfonds par leurs yeux grand ouverts qui lui rappellent les yeux des morts, tente de leur fermer les paupières « pour éviter de croiser leur regard ». Lorsque, fatigué des clients qu’il considère comme des crétins, il devient déchargeur dans un entrepôt à deux pas de là, il mime des Farman F.222 avec son pote Arny pendant des pauses de complaisance, au désarroi du chef de quai qui est « du genre à préférer que ses ouvriers rangent les cartons plutôt qu’ils ne parlent d’avions oubliés de la Seconde Guerre mondiale ». On voit que l’auteur cherche à resserrer l’œuvre autour des thèmes de la mort – les deuils qui hantent le héros – et de la grâce – les ailes dont il rêve – mais on peut déplorer que le tout manque un peu de poésie ou de légèreté.

Les personnages secondaires sont aussi ridiculisés à peu de frais par un narrateur qui ne prend guère de recul par rapport aux événements. Par exemple, le sergent est un imbécile, forcément un imbécile : « “Allez, pas de chichi, on se fait violence !” Lui, c’est le sergent qui nous entraînait. Il n’était pas trop con, il voulait juste qu’on se lève et qu’on se fasse violence. Une fois j’ai eu le malheur de lui demander si la violence, c’était comme de perdre un chien qui ne vole pas. Je n’ai pas été au trou. Il m’a juste foutu une baffe. Mais se prendre une baffe en plein hiver devant tout le monde a quelque chose à voir avec la peine éprouvée lorsqu’on perd un chien. » De même, le psychanalyste est un imposteur, forcément un imposteur : « Il ne disait rien, me regardait derrière ses petites lunettes rondes. Une chouette et une musaraigne. Lui sur la branche et moi à m’enfuir dans la prairie. Il m’a dit qu’il fallait qu’il analyse tout ça, que je devais prendre du recul, et qu’on pouvait se revoir disons dans une ou deux semaines, “comme ça vous arrange, qu’est-ce qui vous arrange ? Vous me paierez la prochaine fois si vous voulez… Commencez à travailler sur vous hein…” Allez, bonne journée et à bientôt. » Voilà vraiment une satire sociale sans surprise et sans substance, à moins qu’on attende des sergents qu’ils aient des dispositions de psychanalystes et des psychanalystes qu’ils soient en mesure de résoudre tous les problèmes de leurs patients en une seule séance.

Dans un ouvrage qui raconte une dérive, que le héros survive ou bien succombe, on attend aussi un semblant d’intrigue, des jalons, des étapes qui préparent le lecteur au dénouement ou qui du moins lui permettent de donner un sens, rétrospectivement, à la décision du personnage. Or ici, le lecteur passe sans explication d’une fin de chapitre où le héros poursuit sa route vers le suicide annoncé : « J’ai repris la même route, dans le même sens, vers l’inconnu. L’inconnu était une belle direction. Oui, en allant vers l’inconnu, on limitait les chances de se tromper de route. » ; à un début de chapitre où il revient résolument à la vie : « Sur la route du retour, la fenêtre était entrouverte et la fumée d’échappement traçait des sillons parmi les plaines dorées. » Sur la route du retour ? Que s’est-il donc passé ? Qu’est-ce qui a fait renoncer le héros à son projet de suicide ? Est-ce le délicieux chili con carne dégusté la veille au bord de la nationale ? La serveuse pas trop mal qu’il a reluquée au passage et avec qui il s’est vu fricoter dans « une petite clairière » ? Le souvenir des compliments qu’« une voix familière » – laquelle, d’ailleurs ? celle de la sœur qui a pourtant quasi disparu de l’histoire depuis le tout début ? on ne saura jamais – lui a faits à plusieurs reprises au téléphone dans ses moments de détresse ? Ou bien seulement les doutes du personnage, qui l’ont déjà fait renoncer la veille dans sa chambre d’hôtel ? Tout heureux qu’il soit fondamentalement, le dénouement donne un peu au lecteur le sentiment qu’il ne s’agissait pas tant de dépression que de vague à l’âme et qu’à part une certaine complaisance dans le glauque, le trivial et l’improbable, un brin de poésie aussi sans doute, il n’y a guère à retenir de Tartes aux pommes et fin du monde.

Après le « roman », Guillaume Siaudeau gratifie le lecteur, qui ne lui a pourtant rien demandé, d’un « autoportrait » où il évoque la réponse qu’il a faite avec autant de mauvaise grâce que d’à-propos à une question un peu idiote qu’on lui a posée : « Il y a quelques jours, j’ai eu à répondre à cette question : “Citez-moi 5 qualités et 5 défauts qui vous caractérisent. » Une fois de plus j’ai dû me contenter de raconter des histoires. Raconter des histoires ne veut pas dire raconter des bobards. Si la vérité est un tas de pilules à faire avaler à une gorge sèche, alors il faudrait plutôt voir les histoires qu’on raconte comme des verres d’eau (ou d’autre chose) qui les aideraient à couler en douceur. Raconter des histoires c’est dire juste assez mais pas trop. Parce qu’on prend plus de poissons dans les eaux saumâtres que dans les rivières limpides où l’on peut voir sans trop de peine ricaner les truites. La vérité est souvent courte, souvent simple. La vérité, c’est que je dois une partie de ce que je suis à ceux qui me manquent et l’autre à ceux qui sont encore là. Tout le reste, au fond, ce ne sont que des histoires. » Cet appendice ni sollicité ni, apparemment, offert de bon cœur, ne fait que renforcer chez le lecteur cette sensation de vide et de gratuité que lui a procurée le reste.

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Tartes aux pommes et fin du monde, Guillaume Siaudeau, Alma, ISBN 978-2-3627-9073-7, 135 pages, 14 €

 

Quatrième de couverture

 

Alors qu’une caissière s’échine à trouver le code-barres sur une boîte de maquereaux, un garçon et une fille tombent en amour (sic). Celui-ci s’attache à un collègue en manutentionnant (sic) des palettes de conserves pour animaux et remercie la propriétaire de son studio pour la tarte aux pommes qu’elle lui apporte. Sa nature contemplative a bien compris que les chiens ne volent pas, même avec des ailes en carton, que la chute des corps est inévitable – comme les claques dont son père n’était pas avare. Il ignore encore ce qu’on peut habilement faire avec un revolver…

 

Guillaume Siaudeau est né le 16 décembre 1980. Il vit à Clermont-Ferrand. Tartes aux pommes et fin du monde est son premier roman.

 

Tags : Tartes aux pommes et fin du monde, Guillaume Siaudeau, Alma, ISBN 978-2-3627-9073-7, Roman français, Premier roman

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. On ne peut pas plaire à tout le monde et, visiblement, cette longue critique très virulente qui s’attache essentiellement à l’histoire, résumée dans le moindre détail, ne rend pas compte du même livre que celui que j’ai lu.
    J’y ai vu personnellement beaucoup e fantaisie et d’humour, de légèreté et de poésie, d’empathie pour les personnages et même de l’épaisseur philosophique…
    Et il s’agit sans conteste d’un roman, certes très court, mais pas d’un récit car c’est une fiction, même si l’auteur s’amuse à la présenter sous forme d’autobiographie !

  2. On ne peut pas aller jusqu’à dire qu’on n’a pas lu le même livre. Seulement que nous avons des points de vue divergents sur Tartes aux pommes et fin du monde. J’avais lu votre critique sur La Cause Littéraire, ainsi que d’autres du reste, quand j’ai écrit la mienne. J’invite les lecteurs à s’y référer. Pour le mot « récit », je ne l’employais pas dans un sens autobiographique qu’il n’a pas par définition. Les contes de fée aussi sont des récits. Le mot n’implique pas que les événements relatés se soient réellement produits. Par défaut, un texte narratif est seulement un « récit » quand il n’a pas les caractéristiques clairement reconnaissables d’un autre genre, d’un roman, par exemple, genre qui implique la présence d’une intrigue. Je sais que les contours des genres sont flous. Mais je ne vois pas l’intérêt d’appeler roman le moindre texte narratif « d’une certaine longueur ». Thomas Bernhard, par exemple, a qualifié à juste titre de « récits » plusieurs de ses œuvres, qui n’étaient pourtant ni autobiographiques ni particulièrement courtes.

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