Une part de ciel de Claudie Gallay

Dans la vallée de la Vanoise, Carole a rendez-vous avec Curtil, « un père intermittent » qui n’a jamais vraiment posé ses valises. Voici trois ans qu’elle ne l’a pas vu. Pour le moment absent, elle tisse de nouveau des liens avec son garde-forestier de frère, Philippe, et surtout sa sœur Gaby. Cette dernière attend elle aussi quelqu’un. Ludovic, « son taulard », a été aperçu dans le coin … S’est-il évadé ? A-t-il eu une remise de peine ? Gaby espère ainsi revoir son Ludo très vite. Cette femme vit petitement avec « la môme », une gosse qu’elle élève depuis 17 ans …
Une petite troupe assez disparate qui formera la pierre angulaire de ce roman. Quelques satellites viendront s’ajouter, comme cette serveuse particulière qui envoûte tous les hommes, Jean qui ne laisse pas indifférent Carole, ou encore la Baronne et ses chiens … Des hommes et femmes cabossées par la vie, mais entiers aussi. Dans la vallée, le temps est tellement rude qu’il semble avoir rejailli sur les villageois. Mais en grattant un peu les pierres gelées, on peut aussi trouver des pépites …

 

Aussi les personnages portent-ils des secrets, des attentes, des rêves aussi. Ils sont à l’aube de nouvelles aventures, et les questionnements sans fin de Carole pourraient bien délier quelques langues. La vallée vivra-t-elle elle aussi des changements ?

 

On ne s’enfonce pas dans le phrasé de Gallay. Les phrases sont rêches et décrivent une réalité crue, sans ambages. Le lyrisme est le grand absent. Le verbe est sec, comme ces grains de sable sur nos jambes, le soir, de retour de la plage. On peine à l’enlever, on le gratte, on peste contre lui, contre cette sécheresse. Mais on le trouve beau. Il habille nos jambes, les orne d’un bijou naturel … On s’habitue aussi à cette sécheresse de style. Elle fait corps avec les personnages, et montre paradoxalement leur richesse. Cette réalité n’a pas vraiment besoin d’images métaphoriques. La réalité sans filtre photographique. Dans cette société où « photoshop » règne, la prose de l’auteur détonne.

 

A l’instar des personnages, on attend ces hommes espérés, des bêtes sauvages, diraient certains, qui semblent donner corps à cette fratrie démantibulée. Jadis aussi, leur mère attendait Curtil … Des corps en attente de l’Autre, mais la véritable question n’est pas vraiment de savoir quand il arrivera. Non, il est plutôt question de reconstruction de soi, reconstruction de cette fratrie qui a pris l’eau, ou plutôt le feu, depuis trop longtemps. Est-ce encore possible, face à tous ces silences, ces peurs, ces angoisses, de parvenir à une certaine sérénité ?

 

Gallay ne s’encombre donc pas d’artifice. Aussi ne va-t-elle pas s’intéresser à des forces de la nature, ces personnages qui seraient nés sous une bonne étoile. Ils n’ont pas besoin d’elle pour s’émanciper. Ceux qu’elle décrit sont les oubliés, les taiseux. Mais sans faire dans le social non plus. Non, plutôt des êtres vrais, à fleur de peau, ces authentiques qui ont tant de choses à dire si on se donne la peine de les écouter. Un peu comme Christo, cet artiste sur lequel travaille Carole. Lui aussi enrobait les monuments pour mieux les dévoiler aux yeux de tous. Et si l’absence de Curtil était un voile nécessaire pour mettre à jour les non-dits ?

 

Encore une fois, la nature fait partie intégrante de ce roman : après la Hague, Dieppe, Venise ou encore Avignon, nous voici dans les terres. Mais cette vallée impose elle aussi un modus vivendi à ses hommes, qu’ils y habitent ou qu’ils soient de passage. Lentement, elle infléchira cette fratrie vers une route plus sereine …

 

L’ensemble est un régal et on aurait bien du mal à savoir quels sont les véritables ingrédients qui rendent ce roman si attachant, un peu comme le gâteau de la maman de Carole, Gaby et Philippe… Une histoire qui fait du bien dans cette société où le paraître règne en maître. Le tout sans tomber dans le « roman de terroir » ou dans le pathos. Non. Juste et vrai. Avec un soupçon de naïveté enfantine.


Chronique de Leiloona

 

Une part de ciel, Claudie Gallay, Actes Sud,  ISBN 978-2-330-02264-8

Quatrième de couverture :

Aux premiers jours de décembre, Carole regagne sa vallée natale, dans le massif de la Vanoise, où son père, Curtil, lui a donné rendez-vous. Elle retrouve son frère et sa soeur, restés depuis toujours dans le village de leur enfance. Garde forestier, Philippe rêve de baliser un sentier de randonnée suivant le chemin emprunté par Hannibal à travers les Alpes. Gaby, la plus jeune, vit dans un bungalow où elle attend son homme, en taule pour quelques mois, et élève une fille qui n’est pas la sienne. Dans le Val-des-Seuls, il y a aussi le vieux Sam, pourvoyeur de souvenirs, le beau Jean, la Baronne et ses chiens, le bar à Francky avec sa jolie serveuse…
Dans le gîte qu’elle loue, à côté de la scierie, Carole se consacre à une traduction sur la vie de Christo, l’artiste qui voile les choses pour mieux les révéler. Les jours passent, qui pourraient lui permettre de renouer avec Philippe et Gaby un lien qui n’a rien d’évident : Gaby et Philippe se comprennent, se ressemblent ; Carole est celle qui est partie, celle qui se pose trop de questions. Entre eux, comme une ombre, cet incendie qui a naguère détruit leur maison d’enfance et définitivement abîmé les poumons de Gaby. Décembre s’écoule, le froid s’installe, la neige arrive… Curtil sera-t-il là pour Noël ?
Avec une attention aussi intense que bienveillante, Claudie Gallay déchiffre les non-dits du lien familial et éclaire la part d’absolu que chacun porte en soi. Pénétrant comme une brume, doux comme un soleil d’hiver et imprévisible comme un lac gelé, Une part de ciel est un roman d’atmosphère à la tendresse fraternelle qui bâtit tranquillement, sur des mémoires apaisées, de possibles futurs.
Voter : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars
Loading ... Loading ...

Votez pour soutenir ce livre pour le Grand Prix Littéraire du Web
4 total comments on this postSubmit yours
  1. Et dire que je n’ai toujours rien lu d’elle

  2. Claudie Gallay fait partie de mes auteurs préférés
    Seule Venise est celui que j’ai le plus aimé dans çes romans
    Merci pour cette chronique et quand je les à la fin du billet « juste et vrai » je la reconnais

  3. Ahum, Stephie, je crois que je t’avais filé son précédent roman … il y a deux ans. :P

  4. J’aime la mention « sans paraître », d’autant que j’apprécie cet auteur.

Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

A propos

Chroniques de la rentrée littéraire est un défi lancé par le monde du livre à la blogosphère littéraire :
chroniquer une majorité des parutions romanesques de l’année.
En regroupant 300 bloggeurs
littéraires, Chroniques de la rentrée littéraire est un intermédiaire permettant à chaque livre d’être lu
par au moins un lecteur expert, en toute liberté de ton.

Chroniques de la rentrée littéraire © 2014 All Rights Reserved