Consolation de Nathalie Aumont

Quand j’ai refermé ce livre je savais déjà que j’aurais beaucoup de mal à en parler. C’est un récit si personnel, si profondément intime… Le lecteur, inévitablement, devient le témoin impuissant d’une douleur si vive qu’elle ne peut se dire. Juger…? Presque impossible…


Nathalie Aumont aura mis vingt-trois ans à se décider à mettre en mots cette vie broyée par le deuil. Celui de son frère, mort brutalement d’un accident de la route alors qu’il n’avait que 18 ans. Une vie, des vies détruites. Le temps, s’il finit par atténuer la douleur, ne peut faire que le drame n’ait jamais eu lieu. La narratrice ne peut qu’imaginer la douleur de ses parents, désormais orphelins de fils. Loin du lieu du drame, alors ignorante du terrible destin qui se noue, elle ne peut s’empêcher, des années après, de culpabiliser de cette joie et de cette insouciance d’alors… si honteuse d’être encore en vie.

Frédéric, l’enfant rieur, l’enfant prodige, l’enfant-soleil, aurait du s’envoler. Devenir le grand pilote qu’il rêvait d’être. Pas mourir sous un tas de tôles froissées. Alors Nathalie raconte le deuil. Presque jour après jour. Sans rien omettre. Et le récit est bouleversant. Parce qu’il est vrai, pudique, parce que les mots choisis sonnent juste, parce qu’il est peut-être la seule façon pour l’auteure d’apprendre à vivre sans. La seule façon de vivre plutôt que de survivre.

Ne pas être celle qui reste. Accepter l’irrémédiable. Ne plus craindre les lendemains. Trouver la force…

Nathalie Aumont se livre comme jamais dans ce premier roman bouleversant. Je n’ose imaginer la difficulté qu’elle a eu à l’écrire, le temps qu’il lui a fallu pour passer de la douleur à l’écriture…  « C’est un livre sur le temps, le temps du deuil, le temps qui mène du cri à la douleur brûlante, de la douleur à la peine, de la peine à la consolation, même incomplète, même fragile. La consolation, qui nous remet du côté de la vie. » L’auteure a réussi le pari difficile de faire oublier l’histoire personnelle, à aller au-delà de l’émotion pure, à dire, en peu de mots, l’universalité de la douleur.  Un récit poignant, une vraie réussite que l’on referme le cœur serré…

Premières phrases : « 1972. J’avais 6 ans. C’était l’été, les vacances en Dordogne, des vacances à la Pagnol où notre famille partait en transhumance pour le Périgord, à Domme, village natal de mon père. Nous logions tous chez ma grand-mère, dans une rue au nom improbable sous ses latitudes : rue du Léopard. Les toilettes au fond du jardin, la toilette dans l’évier, les couchages serrés dans la petite maison à deux chambres. Frédéric était né en mars. Jean-Christophe avait deux ans. »

Au hasard des pages : « Il y a un an que mon frère est mort. Je n’ai pas commencé son deuil. J’ai paré au plus pressé : écrire deux cent pages pour raconter le mort, raconter encore et encore sa vie, sa mort. L’empêcher de disparaître tout à fait. De toutes mes forces je me suis battue pour prolonger sa présence. Je me suis oubliée dans ce travail, et maintenant je m’effondre comme une accouchée. » (p. 66)

« Mon chagrin déborde. Je laisse faire. C’est en racontant que je digère. » (p. 69)

« Frédéric aurait pu ne jamais naître pour ne jamais mourir. Pendant dix-huit ans, nous avons été frères et sœurs complices, nous avons partagé tant de moments de bonheur. Il m’a donné une réserve de souvenirs joyeux, des provisions d’amour pour supporter son absence jusqu’à la fin de mes jours, et affronter la vie. Ne pas le connaître aurait été un bien plus grand malheur. » (p. 83)

« Chaque semaine, dans le journal, j’entrevois des familles qui basculent, des mères à genoux, des pères debout, raides comme leur douleur, des sœurs et des frères, papillons affolés se cognant au chagrin de leurs parents. Je connais par cœur le chemin qu’il leur faudra faire, à quelques pas près. Je sais les premiers instants sidérants, les premiers pas sans l’être aimé, les premiers sourires qui refleurissent après le grand hiver. Parfois, rien ne repousse sur ces vies brûlées. Chaque fois, mon cœur se serre. » (p. 106)

Chronique de Noukette 

Consolation, Nathalie Aumont, Éditions Arléa , Collection 1er Mille, EAN 9782363080318

Quatrième de couverture :

Soit une famille, parents aimants, fratrie de trois, une fille, deux garçons, grands adolescents, presque adultes, prêts pour le beau départ dans la vie. Le bonheur simple, sans histoire. Survient le drame : un des fils, promis à une carrière de pilote de chasse dans l’armée, se tue dans un accident de voiture en rejoignant la maison familiale. Après la sidération des premières heures, la douleur submerge tout. Raconté par le menu, jour après jour, année après année, le deuil, ou plutôt la façon de s’en accommoder, nous est restitué avec pudeur et émotion par la soeur, la narratrice. Chacun réagit comme il peut : la mère, dévastée, le père, muet, le frère et la soeur taraudés par cette question, pourquoi lui et pas nous ? Face à la révolte et à l’impuissance de ceux qui restent, la narratrice oppose un récit tremblant, mais qui, peu à peu, s’apaise et va vers la consolation. Le temps, implacable, fait son travail et rend la douleur moins vive, sans l’effacer, bien sûr, peut-on jamais se remettre de la mort d’un enfant, d’un frère ? Le temps passe et oeuvre à cette vie qui, vaille que vaille, continue, avec la naissance des petits-enfants, pour lesquels le disparu devient un nom, une photo, quelques mots.

Nathalie Aumont vit à Bordeaux. Consolation est son premier roman.



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