Quand nous étions révolutionnaires de Roberto Ampuero

Paru sous le titre original « Nuestros años verde olivo » en référence à l’uniforme des révolutionnaires cubains, « Quand nous étions révolutionnaires » nous dresse la chronique des désillusions d’un jeune communiste chilien : réfugié en Allemagne de l’Est, il y poursuit des études, sans cesser de s’intéresser à la politique et au sort de sa patrie. Il y rencontre Margarita, la fille d’un des proches du régime castriste et choisit de s’établir à ses côtés, à La Havane. Autant par amour que par envie de découvrir le mythique modèle révolutionnaire que représente Cuba : « Cuba était alors mon utopie. Le Chili mon cauchemar. » A son arrivée sur l’île, le jeune homme s’enthousiasme pour ce pays qui offre « un monde juste, égalitaire et solidaire ». Il admire ce peuple qui s’enflamme pour son leader maximo et proclame : « Commandant en chef, ordonne ce que tu veux, où tu veux et quand tu veux ! »

Partageant son temps entre travail obligatoire et études, entrevoyant un Cuba auquel il ne s’attendait pas, le Chilien s’éloigne, peu à peu, de son épouse et de son idéal révolutionnaire. Lorsque le divorce est prononcé, il quitte la sécurité de la demeure familiale et découvre, contraint et forcé, le triste quotidien des Cubains dans un paradis de carton-pâte.

C’est donc l’envers de ce décor de rêve que l’auteur-narrateur nous livre, désabusé. Pendant que les hauts dignitaires du régime vivent bien, confortablement installés dans les palaces « cédés » par leurs propriétaires en échange d’un droit de sortie du territoire, la population est rationnée, les bâtiments sont en ruine, le travail rare. Les tracasseries administratives sont monnaie courante. La censure est également présente : livres confisqués et détruits, écrivains emprisonnés, assignés à résidence, textes publiés en Occident interdits, …

A tout moment, la manipulation, la violence, l’injustice guettent : ainsi, il n’est pas bon être homosexuel, croyant, original… Le temps passant, le narrateur devient finalement, comme tout qui s’interroge dans ce pays, un peu « schizophrène, adoptant deux visages : l’un public et révolutionnaire, l’autre privé et critique à l’égard du système. »

A travers le compte-rendu de ce désenchantement, l’auteur nous dévoile, par les rencontres de son héros, une société où chaque parole et chaque acte sont soigneusement pesés. A tout moment, la prudence, la méfiance même, est de mise. Comment savoir à qui accorder sa confiance ? Le compagnon qui sollicite un avis est-il un ami sincère en quête de conseil ou un pion manipulé par le régime ?

En permanence, seules comptent la Révolution et l’image donnée au reste du monde : celle d’un bien-être et une opulence de façade. Tout est affaire de communication : ainsi, ce festival mondial de la jeunesse et des étudiants où la ville est restaurée, repeinte, où la nourriture est présente en abondance, d’où la population est soigneusement tenue à l’écart… Dans le même ordre d’idée, tout qui est suspect aux yeux du régime est placé « en quarantaine » le temps des réjouissances : mariposas des Etats Unis, éléments jugés antisociaux, …

Relatant son parcours dans cette chronique douce-amère, le narrateur oscille entre nostalgie et cynisme. Son parcours dans l’île est émaillé de rencontres pittoresques, de parcours atypiques, d’anecdotes étonnantes ou drôles. Il nous dévoile ainsi un pan de l’Histoire de la révolution cubaine soigneusement caché et offre au lecteur un roman dense et enrichissant. Une richesse qui se retrouve également dans le style de l’auteur, notamment dans les nombreuses descriptions, dans le souci du détail. Lorsqu’il évoque des lieux ou des personnages, il n’omet rien de leur parcours. Des personnages secondaires volent ainsi la vedette quelques instants au héros.

Sous la plume de Roberto Ampuero, La Havane et ses habitants renaissent; les termes espagnols qui émaillent le récit ajoutent davantage de réalisme et renforcent le dépaysement. S’il peut sembler difficile à suivre, notamment par la multitude de personnages rencontrés, ce roman autobiographique mérite néanmoins un petit effort de la part du lecteur : son réalisme et sa richesse le valent largement ! A la lumière de cette lecture, l’épilogue prend tout son sens, onze ans après sa première parution. Particulièrement lorsque l’auteur évoque la lecture de son ouvrage, circulant clandestinement, à Cuba…

Chronique de Nahe

Quand nous étions révolutionnaires, Roberto Ampuero, JC Lattès, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenêt, ISBN 9782709639422

Quatrième de couverture :

Le récit s’ouvre sur le coup d’État d’Augusto Pinochet au Chili. Opposant à la dictature, le narrateur assiste à l’arrestation, la torture, et la mort de ses compagnons de lutte. En 1974, il s’exile en Allemagne de l’Est et rejoint rapidement un réseau de jeunes communistes. C’est là qu’il rencontre la fille du fameux révolutionnaire cubain Ulysse Cienfuegos (directement inspiré de Fernando Flores Ibarra, cacique de la révolution castriste, responsable de la mort de centaines de Cubains « contre-révolutionnaires »).
Éperdument amoureux d’elle, il accepte de la suivre à Cuba pour y fonder une famille et enfin vivre l’idéal communiste. Exalté par l’idée de la révolution, dirigé d’une main de maître par son terrible beau-père, le jeune homme embrasse immédiatement la devise de Castro : la patrie ou la mort. Alors que son mariage bat de l’aile, il découvre petit à petit la face cachée du régime. Les membres de la famille Cienfuegos vivent dans l’opulence, le reste de la population est soumise au rationnement. Chaque frein administratif ou bureaucratique est réglé en un clin d’œil à la seule mention du nom de son beau-père. Son amitié pour Herberto Padilla l’éclaire sur les persécutions dont les intellectuels font l’objet. Mis au ban de la société castriste par son divorce, il découvre le quotidien des habitants de La Havane, les privations, le secret, le néant des jours. Se méfier de tous, lutter pour trouver un toit, un morceau de pain, surveiller ses actes, ses paroles, jusqu’à ses pensées, à chaque instant. Une seule obsession le guide, comme Reinaldo Arenas ou Zoé Valdès avant lui, quitter l’île, chercher la liberté, encore. Avec esprit, entre mélancolie et humour, Roberto Ampuero raconte la quête d’un idéal. Très chaleureusement salué par la critique hispanophone, Nuestros años verde olivo est resté 24 mois sur la liste des best-sellers et a été salué par Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature.



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