Ciels de Loire d’Emmanuelle Guattari

Avec son deuxième roman, la fille de Félix Guattari, co-fondateur de la fameuse clinique psychiatrique de la Borde, réunit sous ces « Ciels de Loire » autant de réflexions, souvenirs poétiques ou psychanalytiques, que de nuances et d’humeurs, tels nuages et levers de soleil, traversent les mémoires.

Ce roman autobiographique un peu mince réunit de petits textes – quelques lignes parfois – en chapitres aux titres variés ou énigmatiques, et dessine en mosaïque la petite fille qui grandit dans ce lieu « ouvert », où déambulaient des personnes cherchant leur place si ce n’est le sens des choses. Sans jamais juger, interpréter, s’appesantir sur le récit, Emmanuelle Guattari donne parole et corps à cette chose indicible, qui va de la folie des patients, à l’étrangeté de la vie campagnarde, en passant par l’énigme des protagonistes de son enfance, et qui abouti à l’altérité du monde.

Essentiellement préoccupée par la mort, la perte, la disparition, l’auteure passe de l’imparfait des souvenirs à la vitalité du présent, sans se cloisonner dans une nostalgie de cette époque désormais révolue. Son énoncé bref, apparemment simple, contient toute la finesse d’un monde filtré par son intelligence et de sa sensibilité. Son réalisme teinté de bon-sens et de pragmatisme n’édulcore aucun aspect douloureux, cru, désespéré de cette vie des pensionnaires de la clinique de la Borde, et qui vampirisait tous les membres de la famille. Cette situation particulière a donné à Emmanuelle Guattari une hypersensibilité à la différence, et à son frère James hypersensible, une vie différente.

Son attention à la langue, aux expressions locales, aux contrastes sociaux et à l’éventail des valeurs, colore sa prose de fines nuances et laisse au blanc du papier la respiration du texte. Son questionnement à chaque page réitéré possède la beauté des haïkus, on déplore cependant que le recueil ne comptât un peu plus de textes. La brièveté ne rend pas hommage à la profondeur et à l’infini azuré que l’on pressent chez Emmanuelle Guattari, et qui ferait sens au-delà de la centaine de pages.

Chronique de Christiane Miège

Ciels de Loire, Emmanuelle Guattari, Mercure de France, ISBN 9782715234123

Quatrième de couverture :

     « Souvent aussi, on finissait par revenir du marché du samedi avec un canard ou un lapin vivant. Un temps, on en a eu un dans la baignoire, parce que James avait compris au geste de la paysanne, qu’il était pour être mangé. On était repartis avec nos trois kilos de lapin dans sa peau, sous le bras, vivant, qui griffait dès qu’on lâchait les oreilles. On n’a pas pu se laver pendant plusieurs jours, le temps qu’on le dépose chez des gens qui en voulaient bien dans leur clapier ; juré, craché qu’ils ne le mangeraient pas. On a eu comme ça des poussins, un hérisson, un chien qui avait la maladie de Carré, des bestioles.

Emmanuelle Guattari a grandi sous les ciels de Loire, dans la clinique de La Borde où travaillait son pèreElle continue l’exploration de sa mémoire d’enfant, puis d’adolescente, exhumant des impressions tantôt drôles, tantôt poignantes restituées avec une candeur et une émotion intactes. Son roman dessine ainsi une géographie intime et fantaisiste faite d’éléments familiaux et biographiques autant que des couleurs des paysages et de la forme des lieux. Des lieux et des paysages qui, comme les êtres humains, vivent et se transforment au fil du temps…

Emmanuelle Guattari est l’auteur de La petite BordeCiels de Loire est son deuxième roman.

 



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