La deuxième vie d’Aurélien Moreau de Tatiana Arfel

« La vie c’est faire semblant de ne pas être mort » a dit Jacques Dutronc, cela pourrait sortir d’un carnet intime d’Aurélien Moreau. Mort-vivant dont l’univers filtré par son enveloppe charnelle et sa boite crânienne est aussi blanc que le vide sidéral, tant il s’astreint à ne rien ressentir, ne plus penser, à peine vivre. L’écriture lui sert de tuteur : « Si je n’écrivais pas pour me signaler ma présence à moi-même, je crois que je deviendrais tout à fait fou ».

Le premier tiers de cet étonnant roman de Tatania Arfel est une étude édifiante et clinique d’un être qui, depuis son enfance, s’est cousu à fleur de peau une camisole anti-sensorielle. Avec finesse, la forme narrative épouse la personnalité de cet anti-héros, et l’auteure joue ainsi, au fil des chapitres, avec son texte. Passant des témoignage de l’entourage et de la famille lors d’une enquête de police, aux retranscriptions des différents carnets d’Aurélien, le lecteur chute dans les abysses de ce personnage désespéré à la limite du supportable. La lecture sidérante pourrait lasser ou éprouver par trop d’étouffement. Malgré tout, le suspense distille quelques bouffées d’oxygène au lecteur tenu en apnée et qui voudrait s’échapper.

La vie sera la plus forte. Fatalement un grain de sable inespéré coince le mécanisme de défense si bien huilé d’Aurélien Moreau. Sous forme de lettres anonymes, l’incontrôlable augmenté par une oisiveté forcée le déstabilise lentement et fracture la muraille. Poussé dans ses retranchements, l’homme agit au mieux, ou au pire, jusqu’aux limites de sa résistance. Sa conscience toute neuve fera fi des convenances qui l’emprisonnaient. À nouveau le style narratif signifie l’intériorité. L’énoncé laconique devient logorrhée. Les phrases évoluent, les mots s’échappent, les règles s’envolent et le rythme s’accélère comme un cœur qui s’affole. Reconnaissons à l’auteur un savoir-écrire redoutable : son énergie et sa persistance dans l’enfilade de phrases courtes soutiennent ses descriptions méticuleuses sur des pages et des pages. La prouesse est réelle. Le langage s’invente. Et la lecture s’envole. La page 191 est une magnifique déclamation poétique. Un bémol pourrait venir d’un trop plein de lecture qui demande des pauses, mais l’envie de suivre ce processus de renaissance par l’auto-destruction intrigue et interroge encore le lecteur.

Enfin le miracle se produit. Le livre renaît de son terrain de cendre. Le drame a laissé pour mort Aurélien Moreau qui doit désormais tout réapprendre : la sortie du coma, le réapprentissage du langage et de sa mobilité corporelle. Un changement total de vie s’impose après sa merveilleuses résurrection aux sensations, à la sensualité, à l’amour et à la vie. Inespérée il y a peu, la vie apaise qui pourrait ressembler au bonheur.

Le style est cette fois magnifique et récompense le lecteur d’avoir poursuivi la lecture tant la jubilation étreint. Remarquable technicienne de la langue, fine observatrice de la psyché, c’est un source claire qui jaillit et abreuve un lecteur que Tatiana Arfel avait savamment et méticuleusement asséché.

L´ultime récompense en forme de morale, car il en a une, est juste parfaite.    

Chronique de Christiane Miège

La deuxième vie d’Aurélien Moreau, Tatiana Arfel, José Corti, ISBN-13: 978-2714311153

Quatrième de couverture :

Rentrer du travail sans même se souvenir du trajet. Monter revérifier qu’on a fermé la porte à clé. Regarder l’heure, l’après-midi est déjà là, où est donc passé le matin ? Et le week-end dernier, on a fait quoi déjà, rien ? Instants multiples où nous n’étions pas là. Où nous cachions-nous alors, derrière combien de murailles, combien d’écrans, est-ce du temps définitivement perdu, celui qui n’a pas été vécu ? Imaginons donc. Chez Aurélien ces absences s’étendent à toute sa vie. Il n’y est jamais, ne se souvient de rien, sauve quelques faits sur des carnets. Pourtant du dehors, Aurélien a l’air normal. Même trop normal pour être normal, commère-t-on parfois. Normopathe, finalement, rien ne dépasse et des mots blancs. A moins qu’il n’y ait possibilité d’une deuxième vie, une chance cette fois d’y arriver. A naître dans son corps, sentir dans sa peau, à jouir, à goûter. A trouver une langue à soi pour pouvoir raconter. Il faudra quitter son existence ancienne, renoncer au calme film noir et blanc et muet. Risquer de tout perdre, habitudes et tranquillité, pour ne pas expirer avant l’heure. Quitte, ou double.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin