Le pourboire du Christ de Ludovic Roubaudi

Le titre laissait espérer un roman spirituel, sinon mystique, une œuvre à la Bernanos, Mauriac ou Claudel, la réminiscence d’un livre de Bianciotti. La couverture dissipa immédiatement le malentendu. Le choc passé de la juxtaposition d’un organe masculin et d’un crucifix, d’une tenue légère et d’une auréole, il fallut se plonger dans l’ouvrage. S’il n’est pas question de laisser ce livre (mais qui le ferait avec une telle couverture ?) entre toutes les mains, si l’entrée immédiate dans le monde de la pornographie avec force détails peut être dérangeante, si la vision donnée par l’auteur de la religion catholique et de ses fidèles reste extrêmement sarcastique et partiale, il n’en demeure pas moins qu’on se laisse saisir par le roman. D’abord sans doute parce que l’on rit beaucoup. Les explications des scènes les plus scabreuses ne sont jamais vulgaires mais toujours très drôles, notamment grâce à l’emploi d’un vocabulaire imagé et à-propos. Le style est percutant, l’auteur maîtrise les registres de langue de ses personnages et parvient à en amuser le lecteur, les noms propres sont trouvés avec beaucoup d’esprit. L’histoire est peu crédible et les personnages semblent parfois bien irréels, l’intrigue prend des tournants aussi farfelus qu’inattendus, mais on se laisse facilement captivé, avec le désir de connaître la suite des évènements. Que deviendra ce jeune écrivain médiocre arrivé presque par hasard dans le milieu de la pornographie par l’entremise d’une de ses conquêtes, qui se lie avec le patron dont il devient le bras droit et qu’il accompagne dans les montages et les escroqueries à connotations religieuses les plus improbables ? Qui est véritablement ce producteur de films, appelé Maître puis Monseigneur ?

Au-delà du rire provoqué par une histoire totalement déjantée mais bien racontée, le lecteur doit faire preuve d’esprit critique pour ne pas se laisser entraîner trop vite par les présupposés anthropologiques et philosophiques de l’auteur, qui demeurent fort contestables. Doit-on souscrire à cette vision accablante de l’homme, enfermé dans des certitudes qui font de lui un imbécile incapable de réelles convictions et inexorablement voué à la crédulité ? Le fidèle catholique (mais à travers lui, l’auteur vise l’humanité en général) n’est-il qu’un héritier des pharisiens hypocrites ? N’y a-t-il pas en lui, comme en tout homme, un certain combat intérieur contre ses préjugés, qui constitue le moteur de la conversion sincère et profonde ? Peut-il être réduit à son appartenance sociale et à des reflexes de classe ? La figure du père Opène, brave curé dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il s’attire les foudres des plus éminents de ses fidèles pour vouloir ouvrir un centre de vacances pour enfants défavorisés dans le village, s’avère finalement centrale. Entre la roublardise des escrocs d’un côté et l’aveuglement crédule de bourgeois stupides, on entrevoit à travers son évocation la possibilité d’une humanité simple, sincère et lucide.

Pour autant, la thèse du roman, qui se trouve explicitée dans la dernière phrase, mérite attention : « […] je sais qu’il suffit de jouer son rôle… N’importe quel rôle. Les gens tiennent debout grâce à des certitudes, rarement par conviction. Lorsque l’on sait cela, le monde est ouvert ». À jouer un rôle, on risque bien de s’y prendre soi-même et d’être le premier berné par ce jeu de dupes. Le Maître, ou Monseigneur, sait bien qu’il n’est pas le fils de la baronne, le héros, qu’il ne sera jamais qu’un homme-lige, et la baronne, que les grandes heures de sa condition ne sont plus et qu’elle n’est plus qu’un vulgaire escroc. Mais à force de se moquer des personnes qu’ils trompent, ne jouent-ils pas un rôle face à eux-mêmes, risquant d’oublier qui ils sont vraiment ? Le dénouement, sans doute l’épisode le plus réaliste de cette histoire, montre bien que tel est pris qui croyait prendre.

 

Chronique de Pierre

 

Le pourboire du Christ, Ludovic Roubaudi, Le dilettante, ISBN 9782842637538

 

 

Quatrième de couverture :

 

Avant d’être l’archidiacre de la représentation française de l’Église du Denier, l’âme de la neuvième croisade contre l’islam, Monseigneur Lacastagne avait oeuvré dans le porno sous le nom de Ramon Tripier. Homme d’exception, Grandgousier de la pensée moderne et affamé de pognon, il va emmener avec lui dans sa croisade contre l’islam le bon Rodolphe, un apprenti comédien plus doué pour les montages financiers tordus que pour les plateaux de tournages. Ensemble ils vont détrousser une petite communauté bourgeoise xénophobe mais bien élevée de l’ouest parisien et engranger quelques euros avant de poursuivre leur route chacun de leur côté.



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