Moment d’un couple de Nelly Alard

J’ai lu récemment qu’il suffisait d’une fraction de seconde (deux millièmes, je crois) pour tomber amoureux. Un battement de paupières. Ma rencontre avec Nelly Alard a duré plus longtemps, mettons deux battements de paupières, aussi n’avais-je aucune chance d’en réchapper. Nelly Alard est d’une beauté prudente et émouvante, une femme que tout homme rêve d’entourer de ses bras. Par défaut, c’est son roman que je tenais contre moi.

Nous étions au salon du livre de Nancy, Nelly Alard y dédicaçait « Moment d’un couple ». Profitant d’un moment de creux, elle pianotait distraitement sur son iPhone. J’ai craint de la déranger, le sourire qu’elle m’a retourné a dissipé ma gêne et éclairé son visage d’un halo miraculeux. Je savais que son roman traitait de l’infidélité, j’ai demandé : « Je risque de souffrir en vous lisant ? » « Je ne crois pas, autour de moi les gens disent que c’est d’abord un thriller sentimental », a-t-elle répondu et j’ai trouvé que ça sonnait bien, cette idée de « thriller sentimental ». Mais peut-être n’étais-je déjà plus raisonnable ; elle m’aurait parlé de « thriller agricole » ou de « SF moyenâgeuse », j’aurais trouvé ça formidable aussi.

Bref, j’ai fait un sort au roman en deux soirées, et je confirme, c’est bien de cela qu’il s’agit : un thriller sentimental, avec tout ce que sous-tend le genre (oui il y a du suspense, oui la tension est permanente). Pour les paresseux qui s’arrêteront avant la quatrième couverture que je me suis échiné à recopier ci-dessous, je résume l’intrigue : Juliette et Olivier sont mariés et plus ou moins heureux ensemble, ils ont deux jeunes enfants, vivent à Paris dans un appartement acheté quand le marché de l’immobilier autorisait encore une telle folie, chacun de son côté jouit d’une situation professionnelle douillette (Juliette est ingénieur, Olivier journaliste). Un jour, Olivier annonce à Juliette qu’il la trompe avec une autre. L’autre s’appelle Victoire (mais ça Juliette ne veut pas le savoir, pour elle ce sera V, rien que V, sa rivale tient en une lettre), elle est élue socialiste, très engagée sur le front du féminisme, sa cote n’en finit pas de grimper dans les sphères politiques et médiatiques, on lui consacre portraits et interviews. Sauf que sous le vernis public, V se révèle instable et possessive, jalouse et destructrice. Pour Juliette comme pour Olivier, l’enfer débarque sur le paillasson : trahison oblige, le couple est au bord de l’implosion, menace amplifiée par l’ombre vorace de l’incontrôlable V.

Est-ce le fait d’avoir appris par « Le Nouvel Observateur » que le milieu littéraire bruissait d’une rumeur selon laquelle Nelly Alard, à l’aide de ce roman, soldait les comptes d’une histoire ayant plus à voir avec la réalité qu’avec une fiction ? Ou le souvenir (prégnant) de ma (trop brève) rencontre avec elle ? Toujours est-il que j’ai immédiatement prêté à Juliette les traits de l’auteur, laquelle pourtant se garde d’écrire à la première personne. Je l’ai vue elle, Nelly, derrière Juliette. Juliette-Nelly. Et pour cause. Dans son texte, Nelly Alard adopte tantôt le point de vue de Juliette tantôt celui d’Olivier, mais c’est bien du côté de Juliette que penche ostensiblement le récit, une Juliette combative et impuissante (l’un des multiples paradoxes auxquels se cognent les cornards), une Juliette pour qui la trahison à l’œuvre convoque de surcroît de douloureux souvenirs.

Nelly Alard peint un formidable portrait de femme, de même qu’elle ausculte avec un sens aigu de l’observation les lignes de force qui traversent la vie de couple et décrit comme aucune autre les tempêtes qui esquintent le trompeur et la trompée. Telle est la richesse du roman, telle est sa profondeur. Quant au dénouement je n’en divulguerai rien, sinon qu’il appuie là où ça fait mal en rappelant qu’en matière d’adultère, il y a un « avant » et un « après » – vérité inextinguible.

Oh, un détail avant de conclure : à un moment, l’histoire embarque notre couple fissuré du côté de Pornic. Or, peu auparavant, l’auteur évoque l’imminence d’un séjour en Vendée (et Pornic se trouve en Loire-Atlantique). Oui, bon, c’est assez mesquin de relever une coquille aussi anecdotique – mais mesquinerie et infidélité allant de pair, je reste dans le ton finalement. Je me dis aussi que Nelly Alard en sourira probablement le jour où un hasard l’amènera à croiser cette chronique. Et un sourire de sa part vaut bien des risques.

Chronique rédigée par Pierre Théobald

Moment d’un couple, Nelly Alard. Editions Gallimard. 375 pages, 20 euros.

Quatrième de couverture :

Juliette, ingénieur dans l’informatique, et Olivier, journaliste, ont deux enfants et une vie de couple moderne. Lorsque Olivier avoue à sa femme avoir une liaison, l’univers de Juliette vacille.
Comment survivre à la trahison? C’est à cette question que ce roman, écrit au scalpel, sans concession mais non sans humour, entend répondre. Rien n’y échappe, ni les risques de la vie à deux et les glissements du désir ni les contradictions d’un certain féminisme et la difficulté d’être un homme aujourd’hui.



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