Pulphead de John Jeremiah Sullivan

John Jeremiah Sullivan possède une qualité rare pour un écrivain, celle de savoir dire du bien de son sujet avec talent (il ferait fortune dans le créneau des biographies autorisées). Pour autant, au lieu d’en user avec parcimonie, c’est une tendance lourde chez lui. Le plus souvent pour le meilleur.

Plus rarement pour le moins bon et la bienveillance coule le long de quelques chroniques comme d’un robinet l’eau tiède.

 

La singularité de son regard (ce n’est pas donné à tout le monde), le sens pertinent du détail dont il fait preuve dans des textes architecturés avec brio (parfois à l’excès), ne laissent pas de doute : on est en face d’un véritable écrivain qui n’est jamais condescendant avec les sujets qu’il traite.

Les personnages réels qui peuplent ses chroniques sont enrobés d’un halo de sympathie qui fait que Michael Jackson n’est pas loin de devenir un martyr, l’inepte ‘’Le Miz’’ (catcheur et star de la téléréalité dont j’ignorais l’existence jusque là) un garçon intelligent, des cas sociaux ‘’born again’’ vivant dans les bois et amateurs de Rock Chrétien des gars bien qui aiment Jésus, etc…

 

Sullivan excelle quand il manie une langue classique mise au service de textes justement relatifs à des choses profondément enfouies dans le passé. Au fond, et la thématique sous-tend ses textes les plus réussis, l’auteur est un chercheur de temps perdu, plus précisément du lien exhumé, intact et réel (pour peu qu’on se donne la peine de le chercher) qui unit le passé au présent.

 

C’est le cas lorsqu’il retrace la vie de Constantin Samuel Rafinesque, naturaliste du début du XIXème siècle, précurseur de Darwin mais également poète et théoricien délirant (que n’aurait pas daigné ajouter André Blavier à sa monumentale encyclopédie sur les fous littéraires). On imagine une biographie passionnante à écrire, tenant à la fois de Gil Blas pour le picaresque de l’existence de Rafinesque, et du Flaubert de Bouvard et Pécuchet.

 

Autre réussite du recueil intitulée ‘’Mr Lytle : chronique’’. L’auteur, alors jeune étudiant en lettres, nous raconte les quelques mois qu’il a passé comme ‘’apprenti’ (en vérité homme à tout faire) chez un écrivain à moitié sénile de 92 ans, Andrew Lytle. Lytle est le dernier survivant des Agrarian, mouvement littéraire du sud des Etats-Unis pendant les années 30. C’est un peu une légende auprès de qui les jeunes générations viennent humer le parfum disparu du vieux sud mythique.

Venons-en au passage cocasse du récit. Sullivan, installé au sous-sol de chez Lytle, est au lit en compagnie de sa petite amie, ‘’une grande jeune femme à moitié cubaine’’ que l’on imagine splendide avec ‘’ses longs cheveux noirs qui lui descendent jusqu’aux fesses’’. Lorsque Lytle, cloitré dans sa chambre, invite celui qu’il appelle le ‘’Cher enfant’’ (par le biais d’une sorte d’interphone intérieur) à dormir à ses côtés, soi-disant pour le réchauffer parce qu’il va mourir de froid, on reste circonspect devant le comportement du jeune apprenti qui docilement s’exécute, quitte sa fraiche et jeune amie pour venir partager la couche d’un semi cadavre aux intentions troubles. Au petit matin, quand Sullivan ouvre les yeux, Lytle est en train de lui mordiller l’oreille, une main posée sur le sexe du jeune homme.

 

Il n’en voudra pas longtemps au vieil écrivain (après tout il l’a bien cherché) et deux ans et demi après la mort de ce dernier, l’incident semble tout à fait oublié lorsque le fantôme de Lytle lui apparaît, au sortir d’une bouche de métro parisien, « sa silhouette non pas jeune, mais affichant vingt ans de moins que lorsque je l’avais connu, et les lunettes sérieuses à monture noire qu’il portait à ce moment-là de sa vie, le regard haut, l’air grave, montant les marches vers la lumière, où je le perdis ».

On croit à une scène coupée au montage du fameux film ‘’Signes’’ de M. Night Shyamalan et je n’aurais pas été étonné si, continuant sa narration, Sullivan avait alors été bousculé, filant derrière Lytle, par Bruce Willis en personne.

Ce n’est pas le seul moment de métaphysique ‘’shyamalanienne’’ du livre. Lorsque Worth, le frère ainé de Sullivan, revenu comme par miracle à la vie après une électrocution qui aurait dû lui cramer définitivement le cerveau, raconte la ‘’vision’’ qu’il a eu quand il a su qu’il était mort, son cadet le presse sur le champ de connaître la réponse à ce que le musicien Charles Ives, dans son œuvre la plus célèbre avait titré ‘’The unanswered question’’. S’ensuit une description de la traversée du Styx dans une barque en compagnie de personnages sortis de chez Mark Twain dont on fêtait justement le quatre vingt cinquième anniversaire du décès le jour où le miraculé reçut sa surdose d’électricité.

Le mystère du passage de la vie à la mort reste entier est la seule information tangible qu’on retire de ce récit édifiant concerne la reconversion de l’ex capitaine Kirk de la série StarTrek, William Shatner, en animateur de talk show.

 

 

Le texte consacré à Axl Rose, nous en apprend plus sur Sullivan que sur le chanteur des Gun’s n roses. Ce n’est plus l’écrivain posé et bienveillant qui nous avait parfois fait bailler qui parle. Le propos se muscle, l’auteur s’efface derrière le fan, un de ces types capables de ne plus jamais se laver le bras autographié au marker par leur idole au sortir d’un concert. Quand chez un écrivain la bride a cédé sous la pression du fanatisme ça peut donner de bons livres (immédiatement je pense à la biographie que Stefan Zweig a consacrée à Balzac).

Axl Rose n’est certes plus physiquement qu’un Mickey Rourke bouffi et pathétique, sa carrière est pliée, quant à sa musique au mieux elle ne fait que mimer la gloire du passé révolu d’un groupe dont il ne reste plus aucun musicien de la configuration initiale, tout cela, Sullivan s’en tape. Ce qu’il voit sur scène c’est une légende vivante au faîte de son art, ce qu’il entend ce sont les six voix différentes qu’affirme posséder Axl Rose ce dont Sullivan ne doute pas un instant et dont il nous parle si bien que ces six voix on finit nous aussi par y croire, par les entendre !

 

Ce livre serait recommandable ne serait-ce que pour un seule texte : ‘’des bardes inconnus’’. Dans ce texte à la prose impeccable, John Jeremiah Sullivan fait émerger un monde perdu celui les chanteurs de folk blues des années 20 et 30. Qui a jamais entendu parler de Geeshie Wiley, Mattie May Thomas, ou le duo Cousins & DeMoss, dont le lointain écho est demeuré gravé sur des 78 tours quasi introuvables ? Grâce au talent de Sullivan, ils agissent sur nous comme des revenants (nom de la maison de disque qui les réédita dans les années 2000).

 

Après la lecture de ce texte on se souvient de celui consacré à Michael Jackson, et cette scène quasi fantastique qui se passe lors d’une séance d’enregistrement et où le chanteur nous apparaît lui aussi comme un revenant : la parole est donnée à Bruce Swedien, qui avec Quincy Jones a produit Michael Jackson pour Thriller : «Michael enregistre dans le noir, raconte-t-il. Et il danse. Imaginez un peu : vous êtes de l’autre côté de la vitre. Le noir presque complet. Juste un petit filet de lumière qui descend sur lui. » Swedien lève le bras pour mimer un étroit cône de lumière qui descend du plafond, à l’aplomb de sa tête. « Et vous apercevez le micro, là. Il commence à chanter. Et hop, on le voit plus. » Il a disparu, dans l’obscurité, il danse, il virevolte. Quincy et Swedien n’en savent pas plus. « Et puis (Swedien donne un grand coup dans le vide devant lui) le revoilà devant le micro, pile au bon moment .»

 

Un dernier mot au sujet de ce livre dont la lecture vous est recommandée : le travail des traductrices a été particulièrement soigné.

 

Chronique d’Olivier Teboul 

 

Le tumblr de l’auteur

 

Pulphead, John Jeremiah Sullivan, Calmann Levy, ISBN  9782702144237

 

 

Quatrième de couverture :

Lire les chroniques de Pulphead, c’est grimper à bord d’un camping-car de neuf mètres de long pour rejoindre les ados d’un festival de rock chrétien. C’est dormir sous le même toit qu’un vieux fou, le dernier des Agrarians, chef de file des écrivains du sud des États-Unis. S’interroger sur l’art en sifflant des cocktails dans une boîte branchée aux côtés du Miz, star de la téléréalité. Croiser la solitude de Michael Jackson ou celle des sans-abris après Katrina. C’est se demander pourquoi Axl Rose, né au milieu de nulle part, est devenu Axl Rose, le chanteur des Guns N’Roses. Se frayer un chemin dans une manifestation pour protester contre la réforme du système de santé américain. C’est, dans la fumée jamaïquaine, à Kingston, distinguer les dreadlocks de Bunny Wailer, l’unique survivant du groupe de Bob Marley. S’enfoncer dans des grottes du Tennessee à la recherche des origines de l’homme. C’est aussi écouter en boucle un blues des années 30, pour essayer de retrouver, malgré le disque rayé, un mot inaudible perdu quelque part dans l’histoire.

En quatorze chroniques détonantes, John Jeremiah Sullivan décline sa quête de l’identité américaine, fouillant dans les entrailles de sa culture pop, scientifique, underground ou littéraire pour répondre à des questions universelles : Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous faits ?

Si sa plume l’élève au rang des hérauts du nouveau journalisme, John Jeremiah Sullivan a su trouver son propre regard, dans lequel l’intelligence, la curiosité et le charme le disputent à une bienveillance stupéfiante pour ses contemporains.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin