Parabole du failli de Lyonel Trouilot

Qu’ils en soient natifs ou qu’ils en fassent le cadre de leur roman, les auteurs qui évoquent Haïti ne laissent jamais leurs lecteurs insensibles.

C’est à l’évocation du décès tragique du comédien Haïtien Karl Marcel Casséus à Paris le 12 Novembre 1997 que Lyonel Trouillot a bâti son nouveau roman autour de son personnage central : Pedro de même origine.

A travers ces 182 pages, le narrateur va dresser le portrait attachant de ce Pedro, l’âme d’un trio improbable dont il est lui-même un des membres, leur histoire de vie, leur rencontre et les personnages du quotidien haïtien. Ce récit est à la fois un plaidoyer pour Pedro et un réquisitoire sur son suicide que le narrateur ne peut pas comprendre. Outre Pedro, c’est ce pays martyr, ses ressortissants blessés mais toujours debout, son âme, ses déviances aussi et la résistance des habitants de Port Au Prince. A travers l’hommage du narrateur et le manque que constitue le suicide de son ami, c’est à tout un peuple, le sien, que Lyonel Trouillot rend une nouvelle fois sa fierté et sa sensibilité.

L’histoire, c’est donc les histoires de vie de chaque membre du trio radicalement différentes que nous traversons.

L’Estropié, à peau noire, issu d’une famille nombreuse et misérable dont le chef de famille, le père, surnommé Méchant ne connaît que la terreur, l’alcool et les coups pour gérer sa tribu de huit personnes mais un travailleur de force, chef d’équipe qui va mourir de son travail intensif, laissant ainsi sa famille dans la misère la plus noire. Seul source de revenu de la famille, l’ensemble va se disloquer entre les mariages des filles à des hommes, le plus souvent violents, l’entrée dans une secte pour une autre, les affaires peu honnêtes du fils le plus costaud avec des militaires corrompus, des disparus, un officier de police aux méthodes violentes…. Seul l’Estropié, par ses bonnes capacités intellectuelles va décrocher une bourse et devenir enseignant payé selon l’état de la trésorerie de l’école où il officie. Son portrait serait incomplet si on omettait son goût pour les mots et la poésie.

Le narrateur, journaliste en charge des annonces nécrologiques, amoureux transi quant à lui, est issu d’une famille modeste dont les parents fonctionnaires disparaissent tragiquement dans un accident lui laissant néanmoins une maisonnette qui va devenir le refuge, « le paquebot » de l’Estropié dans un premier temps avant que Pedro les rejoigne en s’imposant.

Pedro, enfin, le plus heureux sur le papier au niveau familial, issu d’un milieu fortuné, c’est la mort de sa mère qui va lui faire quitter le cocon pour refuser le destin doré tout tracé que lui voit son père et de s’abandonner à sa passion ; les mots, la poésie, le récit, le théâtre. D’abord dans la rue, il va s’improviser conteur puis interprète auprès d’un public de passage, d’adultes ou d’enfants et c’est ainsi que le trio va se constituer et mettre en commun les maigres biens des uns et des autres, vivre au gré des rentrées d’argent, des rencontres plus ou moins heureuses, vivre donc au jour le jour.

Rencontre avec la très étonnante et riche Madame Armand, veuve et tenancière d’un bordel, sans illusion sur l’humanité et ses semblables mais sensible au charme et au talent de Pedro dont elle deviendra une espèce de sponsor. De ce trio il semblait le plus chanceux et ses deux compères n’en éprouvent aucune jalousie ou rancœur.

Longs périples dans les travers de la société haïtiennes, sa misère, sa terrible humanité avec poésie, reconstitution du destin de Pedro, une espèce d’étoile filante au destin, amitié et tendresse et beaucoup de bienveillance de ses deux amis qui vont l’accompagner dans ses soirées de doutes, ses premières représentations, ses excès de poète et de comédien maudit mais aussi écrivain inspiré par une femme pour laquelle il va rédiger le livre éponyme de Lyonel Trouillot.

 

Cette pérégrination commune, Lyonel Trouillot va nous le faire vivre de manière toujours aussi sensible, au vocabulaire riche, au rendu des atmosphères de sa chère Port Au Prince et au contact fort de ses compatriotes. Jouant avec les mots, les situations, les atmosphères, les douleurs et les joies simples de ses semblables, si le narrateur ou nous-mêmes n’arrivons toujours pas à comprendre et accepter le geste désespéré de Pedro.

 

On ferme ce livre avec regret tant sa poésie et ses images nous ont inspiré et sur un final extraordinaire peu prévisible….

 

Quelques citations :

 

A propos de Pedro … «.. les infos c’est le pouvoir, inventez des informations à la convenance de vos rêves et vos rêves prendront le pouvoir. »

Toujours à propos de Pedro« …Mais, merde, nous n’avons pas ton talent pour être soi-même et les autres. »

 

« Seuls les riches possèdent une famille et des photos pour le prouver qui remontent jusqu’aux grands-parents, et des jouets quand ils étaient petits ».

 

« Un homme qui tombe de si haut est une défaite sans visage, un mort sans traits, une défigure, et il ne reste rien à montrer ».

 

« Ils ont compris qu’aucun discours ne vaudra le plus insolite des montages de textes, réalisé et présenté par les acteurs les plus improbables ».

 

 

Chronique d’Olivier Bihl

 

Parabole du failli, Lyonel Trouillot, Actes Sud,  ISBN 978-2-330-02262-4

 

 

 Quatrième de couverture :

Alors qu’il semble enfin devoir connaître le succès, Pedro, un jeune comédien haïtien en tournée à l’étranger, se jette du douzième étage d’un immeuble. Dans son pays natal, l’un des deux amis avec lesquels il partageait au hasard des nuits un modeste appartement aux allures de bateau-ivre tente alors, entre colère et amour, de comprendre les raisons de ce geste, au fil d’une virulente adresse au disparu, comme pour remplir de son propre cri le vide laissé par celui qui déclamait dans les rues de Port-au-Prince les vers de Baudelaire, Éluard ou Pessoa, faute de croire aux poèmes que lui-même écrivait en secret et qu’il avait rassemblés sous le titre : “Parabole du failli”.
Un homme est tombé, qui n’avait pas trouvé sa place dans le monde d’intense désamour qui peut être le nôtre : dans l’abîme que crée sa disparition s’inscrit l’échec du suicidé mais aussi de celui qui reste, avec sa douleur et ses discours impuissants. À travers ce portrait d’un homme que le terrifiant mélange du social et de l’intime a, de l’enfance au plongeon dans le vide, transformé en plaie ouverte au point de le contraindre, pour être lui-même, à devenir tous les autres sur la scène comme dans la vie, Lyonel Trouillot, dans cette nouvelle et bouleversante “chanson du mal-aimé”, rend hommage à l’humanité du désespoir, à l’échec des mots qui voudraient le dire mais qui, même dans la langue du Poète, ne parviennent jamais à combler la faille qui sépare la lettre de la réalité de la vie.
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  1. Pfff, c’est terrible, en fait, il y en a plein qui me tentent !!!

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