La femme à 1000 degrés de Hallgrimur Helgason

Soufflés, projetés puis éparpillés en morceaux : voilà ce que l’explosion d’une grenade fait subir à l’homme. Herjbörj Maria Björnsson dite Herra, « La femme à 1000 degrés »  vit et survit à son existence, une grenade entre ses jambes. Comme une reine parmi les hommes, une reine du pragmatisme, de la résilience, une reine évidemment seule. La vie d’Herra a mille existences, mille traumatismes, mille histoires d’hommes. Mille degrés de passion et de compassion qui nous éclatent à la figure dans le dernier opus d’Hallgrimur Helgason.

 

Herra a plus de 80 ans, survit dans un garage, fume clope sur clope pour nourrir son crabe généralisé, et caresse sa chère amie : sa grenade. Elle se raconte Herra avec son franc-parler, n’omettant pas ses trahisons, ses lâchetés. Elle raconte son histoire et avec elle, l’Histoire de l’Islande, son pays, sa patrie, son cœur. Herra est la petite-fille du premier président de l’Islande, elle a été aux premières loges de l’Histoire, et très mal logée.

 

Prenant rendez-vous pour sa crémation pour être bien sure de partir la tête la première, elle remonte le fil de sa biographie. De sa naissance à son cancer, elle est l’Islande : une île rude mais solidaire, paysanne mais éduquée, isolée mais cosmopolite, charnelle mais distante, pragmatique mais idéaliste. Très loin de ce que l’on peut imaginer d’une petite-fille de président, plus proche du drame d’une famille paysanne prise dans la tourmente de l’Histoire. Née d’un père errant personnellement et politiquement et d’une mère droite et paysanne, elle est leur héritière. Elle débutera sa vie dans les salons d’ambassadeur, polyglotte et éduquée. Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate, donnant son indépendance à l’Islande autant qu’à la jeune Herra. «  Parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier », Herra se verra obligée de lutter pour survivre et rejoindre sa terre d’Islande, quand sa mère et ses grands-parents seront rentrés au pays, honteux du choix de son père, celui de rejoindre le Reich. Violée à plusieurs reprises, forcée à survivre dans les bois, obligée à se prostituer, pourtant Herra a un formidable appétit de vie. Elle voit le monde avec compassion pour les hommes et passion pour la nature et leur nature. Au sortir de la guerre, après avoir connu la misère et la prostitution, elle suivra son père en Argentine. Elle pensera avoir enfin gagner un statut en tombant enceinte d’un propriétaire terrien. Elle perdra tout et naviguera à nouveau vers l’Islande. Elle connaîtra des hommes violents, elle aura 3 fils, elle sera une mauvaise mère, une bonne femme et une vieille dame indigne. Elle sera ce que le traumatisme le plus essentiel aura fait d’elle, ce pourquoi que l’on ne découvre que dans les dernières lignes. Elle gardera tout le long de sa vie, une ironie distante, une chaleur intermittente et un appétit constant. Elle sera exemplaire, mais ne l’aura pas voulu.

 

Avec ce portrait de femme pliant mais ne rompant pas, Hallgrimur Helgason signe une saga, une histoire de son pays et de ses mythes. Il donne voix à une femme brûlante de vie, comme une lave, battue par le monde, comme l’Islande par les vents, froide et réaliste, comme les glaces. Cette voix, il la lui a créée poétique et inventive. Les chapitres sont très courts, comme péremptoires. L’ordre est celui du discours de la mémoire, avec de fréquents retours au réel quotidien, illustration d’un esprit d’escalier propre au récit oral. La langue est originale, pleine des mythes de l’Islande et de la mythologie d’Herra, un régal au coin du feu. Hallgrimur Helgason fait découvrir la nature d’Herra et celle des hommes, et fait littérature de ce parcours après guerre. Il crée une narration sur le 20° siècle, centrée sur l’énorme rupture que fut la Seconde Guerre Mondiale, comme pour nous rappeler que depuis 2008 en Islande, la littérature ne peut se faire qu’en crise.  Une explosion de vie qui vous souffle 1000 degrés d’émotions au cours de votre lecture.

 

NB1: Saluons ici le formidable travail de traduction de Jean-Christophe Salaün

NB2: Saluons aussi la formidable couverture choisie par les Presses de la cité.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur Helgason, Presses de la cité, ISBN 978_2_258_10033_6, traduit par Jean-Christophe Salaün

 

Quatrième de couverture :

Condamnée à vivre dans un garage avec pour seule compagnie son ordinateur portable, une provision de cigarettes et une grenade datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une octogénaire islandaise atteinte d un cancer en phase terminale revient sur sa vie en attendant la mort. Car Herra, comme on l’appelle, a beaucoup de choses à raconter. Petite-fille du premier président d’Islande, fille d’une paysanne et du seul nazi islandais avéré, elle a, au fil de son existence mouvementée, vécu la guerre et l’exil, connu beaucoup d ‘hommes, parfois célèbres, et vu la mort, de bien trop près. Avant de s’envoyer en l’air pour de bon, elle passe en revue son passé et celui de son pays, l’occasion pour elle de régler au passage quelques comptes.


une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin