La liste de Freud de Goce Smilevski

Dans la ville chinoise de Yiyang, située le long de la rivière Zi Jiang, mais à l’écart des routes touristiques de la province du Hunan, s’élève ce que les habitants appellent une montagne, mais qu’il vaudrait mieux qualifier de colline escarpée, et qui a été aménagée en un lieu de promenade très apprécié. L’histoire y a légué, c’était presque inévitable, un temple bouddhique. Pour le reste, Hui Long Shan, c’est le nom de cette colline, est sillonée de chemins qui, au fur et à mesure que l’on s’y perd, rappellent que les Chinois aussi, au moins à cet endroit, ont su configurer la nature avec un souci certain de l’harmonie. Ici apparaît un pavillon, là une statue, qui confèrent quelque chose de sacré à leurs alentours immédiats. La présence indéchiffrable sur leur frontispice ou leur socle d’idéogrammes calligraphiés achève de donner à l’endroit un air de civilisation paisible et mystérieux, qui correspond assez bien à l’image que l’on se fait traditionnellement de l’Asie en Occident. Jusqu’à ce qu’on tombe sur la sépulture de Feng Shan Ho. Plusieurs plaques traduites en anglais et en hébreu rappellent tout à coup que cet enfant du pays, élevé au rang de Juste parmi les nations, exerça en 1938 les fonctions de consul général à Vienne, où il sauva la vie de milliers de Juifs en leur délivrant sans condition des visas pour Shanghai.

Beaucoup firent preuve d’une héroïque humanité dans la nuit de l’occupation, pour sauver quelques uns de leurs semblables de l’épouvantable dispositif nazi. Certains décidèrent même d’utiliser leur position institutionnelle ou économique, et de désobéir au système, pour organiser le sauvetage de milliers de victimes potentielles des massacres de masse programmés par les nazis. La narration de cette exemplarité, jusque dans des régions du monde où n’est installée aucune communauté juive, ni ne sévit jamais aucun nazi, pourrait constituer un genre en soi, une branche caractéristique dans la somme des récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale. S’y adjoindraient des cas tels que le destin un peu similaire du diplomate japonais Sugihara Chiune (Visa pour 6000 vies)ou celui de l’industriel allemand Oskar Schindler.

Le deuxième roman de Goce Smilevski pourrait-il entrer dans cette catégorie, et pas seulement parce que son titre, La liste de Freud, rappelle un précédent cinématographique ? On pourrait d’abord le croire. Sigmund Freud échappe à l’occupation nazie de Vienne en se voyant octroyer des visas pour Londres, dont il peut faire profiter une vingtaine de personnes de son choix. Le psychanalyste, alors âgé de 82 ans, sélectionne ceux qui l’accompagneront dans son exil où il décédera quelques mois plus tard d’un cancer de la mâchoire. Mais cet épisode éponyme ne constitue l’objet que de la première partie et des quarante-six premières pages du roman, et se double d’une tragédie familiale. La narration est en effet assurée à la première personne par l’une des sœurs du psychanalyste, Adolphine Freud. Dans une Vienne livrée à l’occupant nazi, et sans l’aide de son frère, car tel est l’objet du drame que subissent Adolphine et ses sœurs : Sigmund n’a pas fait figurer leur nom sur sa liste, leur préférant jusqu’à son médecin et son chien, elle est déportée et sa vie s’achève dans une chambre à gaz. Tandis qu’elle agonise (les deux cent vingt-sept autres pages du roman se positionnent juste après son assassinat), elle raconte l’histoire de ses relations avec son frère. Le choix du récit rétrospectif s’avère alors redoutable. Car Adolphine, peut-être en raison de sa fragilité, est la petite sœur préférée du jeune Freud. Au fur et à mesure que les années passent, Sigmund acquiert son indépendance, quitte le toit familial, fonde sa propre famille. Adolphine le voit avec douleur s’éloigner d’elle progressivement. Chaque événement, même mineur, qui contribue à les séparer un peu plus, semble constituer un nœud supplémentaire qui tisse la trame de la tragédie à venir. Mais ne s’agit-il pas en fait d’un faux-semblant ? On est en effet tenté, à rebours, et de façon anachronique, d’interpréter le détachement de Sigmund vis-à-vis de sa sœur comme le signe annonciateur du sort terrible auquel il l’abandonnera. Or tout le talent de Goce Smilevski consiste à tempérer cette tentation en construisant un récit respectueux de la chronologie des faits, et non appesanti de commentaires digressifs et déterministes. L’équilibre est subtil. D’un côté Adolphine explique comment Sigmund s’est progressivement éloigné d’elle mais, même d’outre-tombe, elle n’établit aucun lien entre les événements qui ont marqué cet éloignement progressif et le refus de son frère de la sauver du joug nazi. C’est donc au lecteur de se faire sa propre opinion. Tâche d’autant plus difficile que la perception déjà peu objective de la situation est encore plus brouillée par des indices peu amènes distillés ici et là sur le caractère de Freud, tels que son admiration pour Darwin ou sa mysoginie (dont témoigne ses réticences vis-à-vis des positions féministes de John Stuart Mill).

Les années s’accélèrent. Sigmund devient un personnage secondaire dans la vie d’Adolphine. Victime de la mélancolie hargneuse de sa mère et délaissée par son amant, la sœur du fondateur de la psychanalyse part vivre de longues années dans un asile d’aliénés, en compagnie de son amie Clara Klimt. C’est la partie la plus dense et la plus curieuse du roman, ponctuée d’anecdotes et de réflexions sur la folie (à ce titre, cette cinquième partie du roman pourrait, avec Les Noyers de l’Altemburg d’André Malraux, initier le sous-genre littéraire des œuvres dans lesquelles est rapportée une anecdote sur la folie de Nietzsche). Freud vient de temps à autres rendre visite à sa sœur, et l’incite à quitter l’établissement, ce qu’elle refuse pendant longtemps. Les liens vont plus que jamais se distendre entre eux deux, et même un voyage à Venise, longtemps souhaité, ne peut rien pour rétablir leur complicité d’antan. L’année suivante, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Ce qui s’ensuit pour Adolphine est-il inéluctable ? Aucune interprétation n’est donnée du geste fort peu charitable de Freud envers ses sœurs. Se manifeste en creux le véritable objet de ce livre : une biographie d’Adolphine Freud romancée à la première personne, et vue travers le prisme à peine déformant d’un acte authentiquement transgressif de son frère Sigmund.

Chronique de Philippe Lintanf

La liste de Freud, Goce SMILEVSKI, Traduit par Harita Wybrands, Belfond, ISBN 9782714451293

Quatrième de couverture :

Récompensé par le prix européen pour la Littérature, un roman fascinant qui donne à voir un épisode peu évoqué de la vie de Freud : en 1938, alors que des visas sont attribués pour l’Angleterre, le père de la psychanalyse dresse une liste de ceux qu’il souhaite emmener avec lui, liste excluant ses quatre soeurs qui finiront déportées au camp de Terezin. Dans une Vienne en pleine effervescence, une oeuvre vibrante en forme d’hommage à Adolfina Freud, enfant mal aimée condamnée à la solitude. 

Récompensé notamment par le prix européen pour la Littérature, un roman fascinant sur un épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud. Dans une Vienne en pleine effervescence artistique et intellectuelle, une oeuvre vibrante, hommage aux femmes oubliées de l’Histoire.

1938. L’Allemagne nazie s’apprête à envahir l’Autriche, les Juifs cherchent à fuir.
Alors qu’on lui délivre des visas pour l’Angleterre, Freud est autorisé à soumettre une liste de vingt personnes qu’il souhaite emmener avec lui.
Y figurent, entre autres, son médecin et ses infirmières, ses femmes de ménage, son chien et sa belle-soeur ; mais pas ses propres soeurs, qui mourront toutes les quatre dans les camps nazis, tandis que le père de la psychanalyse terminera ses jours à Londres.

Et Adolfina de raconter : l’enfance, les souvenirs, les regrets aussi, et l’incompréhension devant la décision de celui dont elle était pourtant la plus proche… Mais également ses rencontres de hasard avec Otla Kafka, Klara Klimt, sacrifiées comme elle sur l’autel de la célébrité de leur frère.



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