Le corps humain de Paolo Giodano ( 2)

Un titre comme un programme: raconter comme la guerre marque les corps, tel est le pari et le parti pris par Paolo Giordano, qui est visiblement fasciné par le corps, son précédent et premier roman La solitude des nombres premiers évoquant la rencontre d’une anorexique et d’un autiste.

Ce second roman choisit donc d’aborder la question finalement assez peu traité par la littérature occidentale : la guerre d’Afghanistan. Pour cela l’auteur suit une dizaine de jeunes hommes et de jeunes femmes qui partent pour maintenir la paix aux frontières de l’Orient compliqué pour reprendre le mot de soi disant esprit d’un célèbre général qui devait être fatigué. C’est la façon dont le conflit guerrier affecte le corps mais aussi l’esprit des différents protagonistes que raconte ce roman. Mais cela n’a rien d’abstrait. C’est au contraire très incarné.

En effet, du côté de la narration, le contrat est largement rempli, on est happé par l’histoire, on s’attache tout de suite aux personnages. Car c’est la grande réussite de ce récit de parvenir à raconter à la fois la guerre, en s’attachant à une dizaine de personnages qui existent chacun, sans n’être jamais des prétextes, de ces personnages-discours comme il en traîne dans les romans à thèse. Non, Giordanno qui est par ailleurs docteur en physique théorique (y’a des gens énervants, il faut s’y faire) réussit à produire de l’humain.

Ensuite, les lecteurs les plus cultivés s’amuseront à retrouver les sources d’inspiration de l’auteur. L’arrivée en Afghanistan évoque le désert des Tartares, avec ce peloton qui découvre l’ennui et l’absurde de la guerre. La première mission consistant à aller chercher une vache pour nourrir le régiment, un animal qui provoquera bientôt les premières maladies. Mais la guerre n’est pas un truc pour rire, le tragique est là bientôt, avec le récit d’un déplacement en convoi qui tourne mal. Je ne suis pas un grand lecteur de récit de guerre (et j’ai peu vu de film de guerre) mais je dois avouer que je n’imagine pas qu’un jeu vidéo réussisse meilleur immersion. Sans vouloir rien révéler de l’intrigue, Paolo Giordano réussit parfaitement à faire comprendre les mouvements des uns et des autres, à communiquer au lecteur la peur face à l’attaque.

Quand j’ai lu ce livre il y a quelques mois, le retour à la vie civile m’avait semblé moins réussi. Et pourtant, plusieurs mois après je garde souvenir assez net des dernières dizaines de pages qui lui sont consacrées, et je comprends mieux en quoi elles sont nécessaires. Car la guerre ne modifie pas le corps humain dans l’instant, mais à plus durablement. Le corps humain est un livre modeste, qui refuse l’héroïsation de la guerre et des guerriers, leur rendant leur dimension humaine. C’est un roman qui refuse les effets de manche et qui réussit largement à toucher pile.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le corps humain, Paolo Giodano, Seuil, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, ISBN 9782021105872

 

Quatrième de couverture :

Le peloton Charlie, envoyé en « mission de paix » en Afghanistan, rassemble des soldats de tous les horizons : Cederna, le fort en gueule, Ietri, son jeune « disciple », la blonde et courageuse Zampieri, Mitrano, le souffre-douleur, ou encore Torsu, à la santé fragile. Encadrés par un colonel vulgaire, un capitaine austère et l’adjudant René, ils vont être confrontés au danger, à l’hostilité, à la chaleur, à l’inconfort, à la rébellion du corps humain et au désœuvrement à l’intérieur d’une base avancée, bastion fantomatique au milieu du désert. Mais aussi à eux-mêmes : à leurs craintes, leurs démons, leur passé qui les rattrapent. Une épidémie de dysenterie les rapproche du lieutenant Egitto, médecin qui vient de rempiler afin de fuir une histoire de famille douloureuse. Enfin, une opération à l’extérieur de la base, qui se transforme en cauchemar, fait voler en éclats leurs certitudes.

Plus qu’un roman de guerre, Le Corps humain est un roman d’apprentissage où le conflit armé apparaît comme un rite d’initiation au monde adulte, et la famille comme un champ de bataille tout aussi redoutable.

 

Né en 1982 à Turin, Paolo Giordano est docteur en physique théorique. Il collabore à plusieurs journaux italiens. Son premier roman, La Solitude des nombres premiers, a été un best-seller international traduit dans quarante pays et dont Saverio Costanzo a tiré un film en 2010.

 

Nathalie Bauer, docteur en histoire, auteur de romans, a traduit plus de cent ouvrages italiens en français dont des œuvres de Mario Soldati, Primo Levi, Natalia Ginzburg, Elisabetta Rasy.



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