Avoir un corps de Brigitte Giraud

Avoir un corps de Brigitte Giraud

Invitée sur France 5 de l’émission « La Grande Librairie », Brigitte Giraud a été interpellée par sa consœur Sylvie Germain, laquelle s’interrogeait sur le choix du titre. « Pourquoi le livre ne s’intitule-t-il pas ‘Etre un corps’ ? » lui a demandé sa voisine de plateau. J’ai bondi. « Etre un corps » plutôt qu’« Avoir un corps » ? A mes yeux, la faute de goût serait impardonnable, sauf à n’avoir pas « entendu » le roman voulu par Brigitte Giraud, auteure dont j’avais apprécié précédemment « L’amour est très surestimé » (Prix Goncourt de la nouvelle 2007) et « Pas d’inquiétude », en voie d’adaptation par France Télévisions avec notamment Isabelle Carré au casting.

« Avoir » et non « être » donc. La nuance est d’importance qui pose d’emblée l’enjeu du texte construit par cette artiste jamais aussi à l’aise que dans l’étude des basculements intimes. Regardons-y de plus près : « être » suppose une forme d’accaparation volontaire, figure une incarnation résolue ; « avoir » désigne au contraire un état de soumission, de contrainte parfois, devant ce corps dont nul ne choisit l’enveloppe ni le contenant. Il faut l’apprendre et le comprendre, l’apprivoiser et le domestiquer. Avant un jour, peut-être, d’« être un corps » et d’y loger comme chez soi.

S’emparant du destin d’une petite fille dont elle tisse le portrait au gré des âges, Brigitte Giraud ne déroge pas à son écriture singulière (économie de mots, rythme syncopé, savant usage de l’ellipse) qui rend sa voix aussitôt reconnaissable.

Le style serré, tendu, campe avec force une traversée riche en émotions, où le cœur se serre jusque dans les silences, jusque dans les non-dits. Il en va ainsi de la disparition du compagnon de la narratrice, une tragédie rapportée sans pathos, à juste distance. L’évocation de ce drame fournit au livre un passage on ne peut plus illustratif du talent de l’auteure, tout en retenue et d’une infinie délicatesse.

Roman après roman, on en a la confirmation : Brigitte Giraud tisse une œuvre intense, parmi les plus recommandables de l’actuelle scène littéraire française.

Chronique rédigée par Pierre Théobald

Avoir un corps, Brigitte Giraud. Éditions Stock, ISBN 978-2234074804, 235 pages, 18,50 euros.

Quatrième de couverture

« Des vêtements à peine écartés, des ventres et des reins maladroitement caressés. Des intentions plus que des actes. On donne, on offre, on laisse à l’autre le soin de prendre, de saisir, de posséder. Mais l’autre est dans le trouble de la conquête, avec le trop-plein de lumière qui éclaire la chambre. Il est difficile d’accéder au secret en plein jour. Alors les yeux se ferment, les doigts s’agrippent et les cuisses s’extraient des pantalons. Il cherche, soulève, accélère. Je veux bien, veux tout, ne résiste pas. »

Avoir un corps est la trajectoire d’un enfant qui devient fille, puis femme, racontée du point de vue du corps, une traversée de l’existence, véritable aventure au quotidien où il est question d’éducation, de pudeur, de séduction, d’équilibre, d’amour, de sensualité, de travail, de maternité, d’ivresse, de deuil et de métamorphoses. L’écriture au réalisme vibrant, sensible et souvent drôle, interroge ce corps qui échappe parfois, qui ravit ou qui trahit. Un roman qui rappelle que la tête et le corps entretiennent un dialogue des plus serrés, des plus énigmatiques.



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