Précipitation en milieu acide de Pierre Lamalattie

Il n’existe pas de remède connu à la dépendance littéraire, encore moins à l’oeuvre d’un écrivain en particulier. Ce dernier, sitôt lu, met en proie le lecteur intoxiqué à ce qu’il déteste le plus : attendre le prochain livre de son auteur favori. Bon gré mal gré, il lui faut temporiser. Recourir à des expédients pour tromper le temps. Surtout, ne pas se jeter sur le livre tant attendu dès sa sortie en librairie avec la précipitation d’un jeune fan d’Harry Potter. Une lecture trop vite expédiée livrerait l’impénitent aux affres d’une attente plus longue encore. Il faut trouver des subterfuges. Laisser passer la saison des prix littéraires. Avec un peu de chance, le livre tant convoité sera dans quelques semaines décoré d’un élégant ruban rouge. Il faudra néanmoins se résoudre à en faire l’acquisition. Ou faire preuve d’une ascèse non étrangère à quelques arrière-pensées économiques, en attendant une probable sortie en poche. L’affaire d’un ou deux ans. Le temps de relire les précédentes œuvres de l’auteur. Le poche est finalement disponible sur les rayons. L’acheter, mais pas tout de suite. Le lire, mais pas trop vite. Attendre à la rigueur le prochain salon du livre pour y voir dans la dédicace de l’auteur vénéré comme l’approbation discrète de céder enfin au plaisir sans doute coupable de la lecture. Tenir encore un peu, mais finir par abdiquer, le lecteur n’est pas non plus un saint. La récompense de longs mois d’attente est consommée en quelques heures, parfois quelques jours. L’ivresse finit par se dissiper, lui succède la chute dans une nouvelle attente. Un mauvais trip en somme. Un palliatif ? Trouver à l’auteur si longtemps convoité un substitut qui aidera à combler le vide.

L’accro en manque à Michel Houellebecq trouvera ainsi dans Précipitation en milieu acide, de Pierre Lamalattie, un traitement de substitution efficace. Son roman, publié chez l’Editeur, présente en effet des propriétés communes avec l’oeuvre houellebecqienne, le risque de la dépression post lectionem en moins. Les deux auteurs ont en effet une conception similaire du roman, milieu expérimental où s’observe le sort de personnages en proie à un système qui les dépasse. L’existentialiste entretenait l’illusion d’une liberté à portée de main, Houellebecq et Lamalattie écrivent à une époque où le dispositif ambiant s’est à ce point densifié que prétendre y échapper ne constitue même plus une hypothèse envisageable. Houellebecq a exposé sa vision de la condition humaine dans Extension du domaine de la lutte, et tous ses romans successifs en sont en quelque sorte l’illustration. Précipitation en milieu acide semble en reprendre quelques principes, et son style n’est pas sans rappeller celui de La carte et le territoire. Même souci de souligner systématiquement l’emploi des termes dans leur usage contemporain, recours un peu similaire à la digression (que Lamalattie manie plus légèrement que Houellebecq). Plus généralement, un je ne sais quoi d’apparenté dans l’agencement des mots. Un exemple de phrase pris au début du roman de Lamalattie et qu’il n’aurait pas été surprenant de retrouver sous la plume de Houellebecq : « Dans un sens, l’idée que la fin de mon contrat tombait précisément un 31 décembre avait quelque chose de net, et même de stimulant. Mais tout cela me faisait énormément chier. »

Il n’en existe pas moins une antinomie entre les deux écrivains. Elle tient notamment au point de vue que chacun d’eux porte sur le monde. Houellebecq aime adopter le point de vue de Dieu, qu’il teinte d’un pessimisme radical, lié à un sentiment écrasant de la vulnérabilité de l’homme. Il considère le monde comme un dispositif dont il n’est pas possible de s’échapper, et fait de son pessimisme un bocal dont ses personnages n’ont pas plus de chance de s’échapper qu’un poisson rouge. Le mieux qu’il puisse leur arriver, finalement, est d’éviter le monde, d’en devenir le plus possible étranger. Mais le monde, fondamentalement hostile, finit toujours par l’emporter, ce qu’incarne d’une certaine façon le personnage de Michel Houellebecq dans La carte et le territoire. Il s’agit d’un portrait de l’artiste, mais non de l’auteur. Ce personnage éponyme n’est au plus qu’un faire-valoir sans concession. Le véritable avatar de l’écrivain houellebecquien, c’est Adolphe Petissaud, le chirurgien pervers qui joue avec les humains et les animaux comme l’auteur avec ses personnages. Mais même un monde aussi noir ne saurait être absolument fermé. L’exutoire de Houellebecq, c’est le temps, l’espoir qu’à défaut d’être meilleur, l’avenir aura au moins la possibilité d’être différent. D’où la présence dans la plupart de ses romans d’une dimension anticipatrice, et d’une part de science-fiction.

A contrario, Pierre, le protagoniste de Lamalattie, semble être touché par une sorte de grâce. Toute relative, cela s’entend, il est lui aussi aux prises avec le système. Mais à la différence du personnage houellebecquien, il entrevoit une échapattoire, qui ne prend toutefois sens que dans un contexte de profonde déperdition. Approchant de la cinquantaine, Pierre constate sans illusion la vacuité à laquelle se résume sa vie. Il exerce la profession de consultant dans laquelle il n’a manifestement pas réussi à se réaliser (mais comment l’aurait-il pu?), sa femme le supporte plus qu’elle ne l’aime, il répète à l’envi tout au long du livre que sa vie n’est qu’une longue succession de moments vides, à peine ponctués ici et là de quelques réalisations satisfaisantes mais brèves. Au lieu de s’effondrer en s’adonnant à un vice quelconque, il résiste, de manière modeste mais déterminée, au mouvement dominant. Ainsi aime-t-il se promener aussi souvent que possible sur le Champ de Mars, pour y retrouver son ami Bernard et observer avec bienveillance ses semblables. Il participe également à un atelier d’écriture. Même pratiqué en amateur, l’art prend chez Lamalattie la dimension d’un exutoire au système, alors que chez Houellebecq, il s’agirait plutôt d’une carapace. Il prend enfin la décision de divorcer, ce qui lui laisse le champ libre pour rencontrer de nouvelles partenaires, puis un nouvel amour. Le sexe et l’art comme remède au mal de vivre, rien de bien révolutionnaire en somme (d’autant que Pierre n’a pas le moindre penchant pour quelque forme de spiritualité que ce soit).

Il dispose toutefois d’un atout supplémentaire : sa lucidité. Certes, celle-ci lui ôte toute illusion quant à sa propre situation. Mais elle lui permet aussi de percevoir la réalité avec une précision phénoménale, d’être ouvert au monde. Le lecteur en a un avant-goût dès le prologue, dans la description qu’il donne du bol bleu de son petit-déjeuner, et des conclusions qu’il en tire à l’égard de sa propre existence. Cette acuité s’exerce vis-à-vis de nombreuses situations actuelles telles que celle du mal-être qui sévit dans le monde du travail. Pierre y est notamment confronté par l’intermédiaire d’un ami de la famille, Luc Pontgibaud, figure à peine caricaturale du cadre sup enfermé dans ses certitudes.

Faut-il voir dans le roman de Pierre Lamalattie une version optimiste de ceux de Houellebecq ? Non, peut-être une version un rien irréaliste, c’est-à-dire moins ancrée dans la réalité que ce que nous supposons être son modèle. Pierre ne semble pas fondametalement affecté par le mal de vivre dont il se plaint ni par ses problèmes de couple, il n’est pas sujet à la dépression, et son divorce, décidé presque sur un coup de tête, se passe plutôt bien (à ce titre, le roman de Lamalattie pourrait, avec Extension du domaine de la lutte, initier le sous-genre littéraire des œuvres dans lesquelles un psychanalyste intervient pour provoquer la rupture du personnage principal avec sa femme). Il n’a manifestement plus, ou seulement peu, de revenus (il est licencié au début du roman, monte son propre cabinet, mais n’effectue qu’une seule mission au cours des neuf mois que dure le récit) mais cela ne semble pas perturber son train de vie (même s’il est propriétaire de son appartement). Il n’a pas charge d’enfants (et la perspective de devenir un « géniteur par défaut » précipite sa décision de divorcer). Lamalattie s’autorise avec le réel des concessions que Houellebecq refuse presque sadiquement à ses personnages. Il ne paie pas comptant son décalage avec la réalité. Mais parce que cette facilité lui permet de livrer une analyse corrosive, juste et délicieusement ironique des travers de l’époque, on lui pardonnera aisément. Et on reprendra volontiers une dose de cette Précipitation en milieu acide en attendant la sortie de son prochain roman.

Chronique de Philippe Lintanf 

Précipitation en milieu acide, Pierre Lamalattie, L’éditeur, ISBN 978-2362010767

Quatrième de couverture :

Après avoir travaillé comme médiateur social, Pierre Lamalattie se consacre à la peinture depuis 1995 et expose régulièrement ses uvres. 121 curriculum vitae pour un tombeau, son premier roman paru en 2011, a révélé une plume étonnamment précise, singulière et drôle, saluée par le public et la critique et primée au festival du premier roman de Laval.
Véritable Marcel Proust des PME de province, il bâtit son entreprise littéraire en pointant les détails de notre époque et les tics de langage qui expriment toute la vanité contemporaine, la modernité maladive, et le vide sidéral dans lequel chacun tente de se faire valoir.
Précipitation en milieu acide est à n en pas douter un roman qui fera date et confirmera la présence de Pierre Lamalattie parmi les meilleurs écrivains de ce siècle encore balbutiant.



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