Parabole du failli de Lyonel Trouillot ( 2 )

C’est avec une vérité crue que Lyonel Trouillot aborde une fois de plus la misère des quartiers de Port au Prince, les « faillis » des laissés pour compte.

Lorsque le narrateur, rédacteur de la rubrique nécrologie du journal local, entend depuis la radio du voisin qu’un jeune de chez eux s’est jeté du douzième étage d’un immeuble d’une grande ville étrangère, il reconnaît Pedro, leur ami acteur parti avec sa troupe de théâtre.

Alors, il se souvient de leur rencontre, de leur amitié et des aventures qu’ils ont vécu ensemble, lui, Pedro et l’Estropié.

Pedro, pourtant d’un autre milieu mais en conflit avec son père, un agent de commerce, avait rejoint le journaliste et l’Estropié dans ce deux pièces de Saint-Antoine, leur bateau-ivre. Il y a installé son matelas et ne les a plus quittés. Pourtant issu d’une famille favorisée, ce quartier devient sa maison.

En opposition à la rigueur de son père, Pedro est un poète, un instable qui vocifère ses colères et ses déprimes, « un porteur de mots des autres ». Un être fou qui distribue des pages d’Eluard aux passantes,  » un jeune homme triste cherchant un peu d’amour à prendre et à donner ». Mais ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère, disparue quand il avait quinze ans reste la seule figure féminine de sa vie.

Immergé dans son monde artistique, a-t-il jamais fait attention à la douleur de ses compagnons qui ont pourtant leur lot de souffrances ? Orphelin ou enfant battu, ils n’ont que des plaisirs simples, un film au cinéma, un bain de mer près d’une décharge, des délires entre amis autour d’une bouteille de rhum. Leur amitié devient primordiale.

Mais eux-mêmes ont-ils su écouter tout le désespoir qui hantait Pedro qui savait pourtant redonner vie à un village déserté, émouvoir une grosse dame qui déteste tout, assagir les enfants de quartier, redonner la voix à une jeune fille abandonnée.

 » Une personne se tient au bord de la falaise. Nous parle. Personne ne l’entend. Elle tombe. C’est alors seulement que le cri, dont il ne reste que l’écho, nous intéresse, par besoin d’exégèse. »

La langue de l’auteur est belle, et encore sublimée par les citations de poètes. Lyonel Trouillot nous entraîne au départ dans une longue confession à Pedro, un peu lancinante, très sombre, sans espoir au coeur des corps et des âmes disloqués pour finir sur une apothéose où toute cette « vie pauvre mais riche de sensations et de sentiments » se réunit pour rendre un dernier hommage à celui qui redonnait l’espoir et la poésie aux désespérés du quartier devenu son refuge.

Personnages principaux et secondaires sont tous présentés avec ce passé qui explique leur faille. Entre les mots et les silences, les différents personnages laissent éclater la beauté de leur âme. Et ce sont les plus sobres et les plus cassés qui sont les plus beaux.

Comme dans La belle amour humaine, avec peut-être un peu moins de magie, Lyonel Trouillot montre une fois de plus avec beaucoup de sensibilité tout le désespoir et le courage d’une certaine société de Port au Prince.

« Ici, on est déjà à terre et personne ne plonge dans le vide. »

Chronique de Jostein

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1 comment on this postSubmit yours
  1. Merci pour cette chronique qui donne envie de lire ce texte mais également l’autre roman evoquė.

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