L’accident d’Alain Dulot

Après La Reconstitution et Le Marécage parus à la NRF puis Les Remparts de Dubrovnik et Un certain jeudi de mai chez L’Harmattan, Alain Dulot revient à la fiction avec un bel et intrigant roman, L’Accident, où il reprend après Casino de Frank De Bondt, À qui le tour ? de Murielle Renault et surtout La Liste de mes envies de Grégoire Delacourt le thème du jeu et du gain qui bouleverse une vie, en l’occurrence la vie d’un joueur malgré lui, tout à coup propulsé dans « ce champ largement ouvert, terrain vague du désir » par accident, « un accident heureux, certes, c’est même le moins qu’on puisse dire, mais néanmoins un accident ».

Mathieu Laville est employé au service de la scolarité à l’ENEC, l’École Nationale d’Économie et de Commerce ou plus simplement « l’École », où il n’a d’affinités avec à peu près personne, ni ses collègues ni les élèves, des « gosses de riches » qui ne songent qu’à empocher leurs diplômes pour amasser vite fait plus d’argent qu’il n’en faut pour vivre une vie entière. Le soir, il retourne en métro dans sa banlieue, puisqu’il habite Pantin avec sa femme Florence et ses deux enfants, Arthur et Marion, dans un trois-pièces qu’ils ont acheté à grand-peine en empruntant sur vingt-cinq ans. D’origine grenobloise, ils se sont élevés socialement à des postes à la périphérie du monde de l’argent et du pouvoir, elle à la Défense, lui dans cet établissement du Quartier Latin où le Premier ministre se déplace en personne pour remettre la Légion d’honneur au directeur, vieux camarade de promotion.

Sans jalousie ni amertume, Mathieu Laville prend la vie comme elle vient, or avec l’âge lui vient surtout un sentiment de manque, une sensation comme il en éprouvait à Grenoble avec son horizon limité par Belledone, la Chartreuse et le Vercors. Que faire pour redonner comme une perspective à son existence ? Il ne peut pas tout arrêter, reprendre des études pour obtenir un travail à la hauteur de ses aspirations financières et intellectuelles. Il ne veut pas rompre non plus, c’est fondamentalement un mari et un père aimant même si la passion des débuts s’est un peu émoussée avec le temps.

Du moins peut-il dire oui quand les opportunités viennent à lui. Oui à ce prospectus d’une certaine Caroline en quête de comédiens, car elle veut diriger une troupe. Il a toujours souhaité monter sur scène sans jamais oser faire le pas, sans doute par excès de timidité. Le voilà donc en train de répéter Un château en Suède, la pièce de Françoise Sagan retenue par la demi-douzaine d’amateurs de la « Compagnie du Chat-qui-Pêche » dont Bertrand, un jeune homme qui aime les hommes et qui le sollicite après les représentations. Oui à Bertrand, aux soirées avec lui dans les bistrots, à ses invitations au théâtre où il a ses entrées parce qu’il est « dans l’événementiel ».

Oui aussi à Laura Marqués, la blonde stagiaire aux tailleurs bleus qu’on nomme à ses côtés, officiellement dans un but de restructuration et de modernisation des services de la scolarité à l’ENEC quoique sans doute plutôt pour épicer un peu les relations avec les entreprises. Et pourquoi ne pas l’inviter à déjeuner au restaurant ? Et pourquoi ne pas accepter son invitation à dîner chez elle ? Pourquoi repousser ses caresses, si elle aime les hommes mûrs ? Pourquoi refuser de l’accompagner dans ses virées au casino, si elle veut partager cette passion avec lui ? Oui, donc, aux jeux de scène, aux jeux de séduction, aux jeux d’argent, à tous ces « drôles de jeux » qui grisent Mathieu Laville et qui lui donnent la sensation d’une vie « multipliée ».

Jusqu’au jour où, résidant sur la côte normande le temps d’un séminaire, « un séminaire de cohésion, dont la finalité principale est de créer du tonus social dans le but d’optimiser la gouvernance », il gagne au « Giga-jack » la somme de 9 461 329 euros. Comment expliquer à Florence sa présence dans un casino ? Comment, sans la contrarier ni la perdre, écarter Laura de la version officielle des faits, des photos de presse et des interviews ? Très vite, Mathieu Laville sent que sa vie va basculer, même s’il ne sait pas encore tout à fait comment.

Et d’ailleurs, que sait-il ? Qui est-il ? Que veut-il ? Que va-t-il faire de lui-même, maintenant qu’il a le choix ? Voilà que sa nouvelle situation lui impose de répondre à ces questions, simples en apparence, au fond les plus redoutables.

Dans L’Accident, Alain Dulot campe un anti-héros post-existentialiste égaré dans un monde à la fois absurde et matérialiste, un Meursault de banlieue au temps des traders, des téléphones portables et des présentations Powerpoint, un Roquentin friqué qui n’arrive pas, assis à côté du bassin du Luxembourg, à déterminer l’essence dont remplir son existence. Un personnage en décalage, qui donne toujours l’impression d’avoir une longueur d’avance en matière de lucidité et de jugement critique mais aussi un temps de retard quant au cours des événements, qui le prend toujours par surprise.

Le style dense et clair dans la description comme dans la narration trouble par sa netteté même. Vignod le collègue aux yeux ronds, Pasdeloup le Boss flagorneur, Caroline la prof de lettres en mal de créativité, Bertrand le confident et compagnon de solitude, Laura l’horrible opportuniste, Florence l’épouse fidèle, Guillaume le banquier sans scrupule, Marco l’heureux clochard… Autant de portraits brossés d’une main sûre, apparitions fugaces qui rappellent un peu Patrick Modiano sauf que les contours sont toujours précis et que c’est justement cela qui suscite le malaise. La narration à la 1ère personne et la construction syncopée de la plupart des chapitres, en particulier dans la 2e partie où le narrateur multiplie les allers-retours dans la temporalité, viennent encore souligner les tâtonnements du personnage qui se découvre et se surprend lui-même, à mesure, comme par coups et contrecoups.

« J’ai souvent pensé que les adultes seraient plus forts, beaucoup plus forts et beaucoup plus adultes s’ils étaient capables de répondre aux questions que posent les enfants », songe en lui-même Mathieu Laville face aux questions de base que lui posent ses enfants sur une affaire de viol qui est en train de défrayer la chronique à Pantin. Or les interrogations les plus essentielles ne sont-elles pas comme des questions d’enfants, à la fois simples et impossibles ? Et la vie n’est-elle pas un jeu permanent, un accident perpétuel ?

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

L’Accident, Alain Dulot, L’Harmattan, ISBN 978-2-343-02019-8, 138 pages, 14,00 €

 

Quatrième de couverture

 

Événement fortuit et imprévisible, un « accident » peut être, selon les cas, heureux ou malheureux. Le plus heureux des accidents lui-même n’est pas toujours garantie de bonheur.

C’est par un soir de gros temps, au bord de la mer, que la vie de Mathieu Laville, modeste employé administratif et médiocre père de famille, bascule dans l’inconnu. À partir de là, bonne fortune et mauvaises passes, plaisirs et déboires, vie facile et difficulté à vivre vont s’enchaîner.

Les jeux de l’amour, du hasard et de l’argent font toute la trame de ce roman où l’on croise un Premier ministre et un clochard, une centenaire et un barman, et qui emmène le lecteur à Pantin et à Grenoble et du jardin du Luxembourg au Cap Horn.

 

Originaire de l’Ain, Alain Dulot, outre plusieurs essais et nouvelles, a publié à ce jour quatre romans, dont deux ont paru chez Gallimard (La Reconstitution, Le Marécage) et les deux autres (Les Remparts de Dubrovnik, Un certain jeudi de mai) aux éditions L’Harmattan.

 

Tags : L’Accident, Alain Dulot, L’Harmattan, ISBN 978-2-343-02019-8, Romans français



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