En finir avec Eddy Bellegueule d’ Edouard Louis

Le Parisien, le Figaro et même Didier Eribon ont pris une claque, disent-ils. Une grosse claque de talent pur à la lecture de ce premier roman d’ Edouard Louis. Alors, sans doute par tentation masochiste d’en prendre une moi aussi, j’ai lu  pour « En finir avec Eddy Bellegueule »

Mais il n’est pas possible d’en finir avec Eddy, car il n’est qu’une voix parmi les 3 qui composent le livre : celle de l’enfant Eddy Bellegueule qui observe son village du Nord de la France, constate, relate les faits, les gens, l’histoire de son chez lui comme étant celle d’un destin commun à tous ses habitants, froidement. Celle orale de sa famille, de ceux qui l’entourent, celle qui n’a pas lu, ne lira pas, et ne saura pas écrire et décrire sa vie de Dickens du 21° siècle. Celle d’ Eddy devenue Edouard, celui qui a écrit un essai sur Bourdieu, sans doute parce que le Eddy en lui a vécu dans sa chair cette sociologie de classe, celle d’un jeune garçon qui veut s’extraire de son aliénation.  » En finir avec Eddy Bellegueule  » n’est pas possible : cela serait nier la réalité.

 

La réalité c’est  la catastrophe de la désindustrialisation, la peur de la différence, le dégoût de soi jusqu’à la haine de l’autre, l’anormalité de la normalité. C’est ainsi qu’on le décrirait vu du 5° arrondissement de Paris. La réalité d’Eddy, c’est un village du Nord de la France où la vie est une attente du soulagement de la mort, parce que la vie n’est qu’une énorme tartine de merde qu’il semble falloir manger avec résignation chaque jour,  » un partage de l’humiliation sans les mots ». Dans ce coin délaissé de France, les femmes sont responsables de leurs maris qu’elles se doivent de surveiller, face à leur alcoolisme, leur bêtise, leur haine de l’autre celui qui a pris leur travail, celui qui profite, celui qui est un fainéant. C’est un coin de france où il faut être un « dur » quand on est un homme, un qui se bat le samedi soir, qui boit comme un trou, qui travaille à l’usine. Eddy vit dans une famille où son lit s’effondre parce que rongé par l’humidité, où l’on « mange du lait » le soir parce qu’on est pauvre, où la fierté se place dans des recoins de l’âme humaine que la barbarie d’un quotidien trop rude a épargnés. Eddy , il a une mère en lutte contre elle-même pour ne pas sombrer face à ses 7 enfants et un père qui a voulu s’enfuir mais qui est resté comme un  » bonhomme « . Eddy, c’est un bourgeois dans un corps de Bellegueule, de pauvre qui va perdre ses dents à 20 ans. Eddy, il est différent.

On pourrait croire qu’  » En finir avec Eddy Bellegueule » est un coming out retentissant, d’un garçon qui a toujours eu des manières, comme on dit. D’un jeune homme qui a réussi à s’extirper de la honte d’  » être un pédé »  avant même d’avoir vraiment su qu’il était homosexuel, simplement parce qu’il ne comprenait pas les codes de sa classe sociale d’extraction. Ce n’est pas cela. Son homosexualité quasi-masochiste n’est que le moteur.  Le fond du livre est dans ce mouvement de l’âme et du corps chez Eddy, ce mouvement erratique et désespéré, pour sortir de la mécanique inéluctable de la reproduction sociale. La fuite n’est finalement que la conséquence d' »une série de défaites sur lui-même », qui lui offrent la possibilité du récit. Le trait est parfois un peu gros, sans pathos mais avec parfois trop de complaisance dans la misère, mais il crie une vérité que parfois les gens bien élevés veulent oublier : bien élevé, ne veut pas dire éduqué.

On ne peut pas en finir avec Eddy Bellegueule parce que , comme lui s’est fait cracher dessus et humilier toute son enfance pour sa différence, la lecture de ce récit/roman est un crachat qui s’écoule lentement sur notre joue pour nous rappeler qu’on laisse faire, qu’il y a encore des gens qui vivent dans Dickens et que malgré notre capacité à déconstruire, nous n’avons rien construit d’humain avec ces gens-là comme dirait Brel. A 21 ans, Edouard Louis s’en va les poings dans ses poches d’écrivain après nous avoir craché dessus. Et on l’en remercie.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil , ISBN 978-2021117707

 

Quatrième de couverture :

« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ?Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici. »

En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

 

Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu: l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

 

 

 



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