Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer Maman de Kerry Hudson

Rien n’est plus casse gueule que le récit d’une enfance. Ecrit par un adulte, il faut retrouver le propre de cet âge que, par définition, on n’a plus, sans tomber dans les mièvreries d’une enfance sur idéalisée. C’est ce que réussit haut la main Kerry Hudson, dont le premier roman, fortement inspiré, semble-t-il de sa propre vie, force l’admiration par la maîtrise dont il fait preuve à quasiment chaque ligne.
Car l’auteure n’a pas choisi la facilité en racontant à la première personne la vie d’une petite fille née dans ce qu’on appelle « un milieu social défavorisé », autrement dit chez les très pauvres, depuis sa naissance à l’adolescence, quand elle quitte la maison « familiale » et que tout peut enfin commencer.

Ce livre écrit par une jeune écossaise est un vrai miracle, tant il évite tous les pièges dans lesquels, on peut parier, seraient tombé plus d’un auteur français. Pas de naturalisme pleurnichard ou de grands théories sous-jacentes pour expliquer l’horreur économique ou la misère du monde. Non, ici, tout semble vraiment raconté à hauteur d’enfant, c’est-à-dire à hauteur d’une personne qui vit les choses pour la première fois et manque finalement de points de comparaison. Le monde lui est donné tel qu’il est. Tout lui semble normal et c’est dans ce monde là qu’elle sera. Rien de ce qui lui arrive ne lui semble horrible ou honteux. C’est là, c’est comme ça et c’est tout.

Et pourtant la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il en faut du talent pour transformer cette existence menée dans des conditions misérables (l’alcool et la drogue sont omniprésents, la violence physique aussi) en un récit d’apprentissage presque joyeux. Car, oui, on peut avoir de l’humour quand on parle de situations sordides. Car, oui, l’humour est aussi ce qui reste à ceux qui n’ont plus rien. Et, leur offrir le droit à l’humour, c’est aussi leur donner le droit à la dignité, en ce sens c’est leur donner un regard extérieur sur leur conditions et leurs sentiments, c’est reconnaître qu’aussi redoutables et injustes soient-elles, les êtres ont le droit à leur singularité aussi, quand trop souvent on parle « des pauvres », la relégation commençant dans le langage et la classification qui massifie ceux qui n’ont pas le droit d’être traités comme des individus.

Quand, tant d’auteurs français déforestent pour dire leur détestation, qui de leur père, qui de sa grand-mère ou de son frère, la grande réussite de Kerry Hudson est de montrer avec subtilité qu’une mère même indigne au regard des services sociaux et d’un lecteur petit bourgeois est aussi une mère aimante. Qu’un enfant peut être heureux sans ployer sous des montagnes de biens matériels, que mal aimer c’est déjà aimer et c’est déjà beaucoup. Car, la mère (véritable héroïne de ce récit) de la narratrice, maladroite et fragile, elle même maltraitée par une mère démissionnaire, se bat et survit d’abord pour ses deux enfants auxquels elle tente vaille que vaille, donner un repas chaque jour et offrir un avenir.

Ce roman, c’est comme si le Romain Gary de La promesse de l’aube s’était réincarné en une jeune fille écossaise. Ce premier roman fait aussi penser au Stephan Frears des débuts : lucide, implacable sur l’état de la société et des conditions de vie faites aux plus modestes. Et malgré tout, drôle. Ou peut être drôle parce que lucide avant tout.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson ,Editions Philippe Rey , ISBN : 978-2-84876-376-7

 

 

Quatrième de couverture :



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