Le saut du requin de Romain Monnery

J’ai dit ici (http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/2010/10/premiers-romans/libre-seul-et-assoupi-de-romain-monnery) et ailleurs tout le bien que j’avais pensé de Libre seul et assoupi, le précédent et premier roman de Romain Monnery. C’est dire que c’est avec appréhension et beaucoup de joie que j’ai entamé la lecture de celui-ci.
Après un premier roman qui parlait du travail, le second est consacré à l’amour au temps d’Internet et des liens faibles, poursuivant ainsi une description de la génération des trentenaires phobiques de l’engagement que ce soit dans la sphère tant professionnelle qu’intime. Comme dans le précédent roman, on retrouve aussi le style distancié et amusé de l’auteur qui évite au roman d’être un pensum sur l’amour. Ici, rien n’est tragique, cela serait trop impliquant.

Le saut du requin, apprend-t-on dans ce roman est le moment où le scénario d’une série télévisée part dans le grand n’importe quoi. Une référence qui n’étonnera pas les connaisseurs de l’oeuvre de Romain Monnery, fortement irriguée par les modes narratifs des séries télés. Le saut du requin concerne ici donc l’histoire d’ « « amou r » » naissante entre Méline, une jeune cadre qui travaille dans la com un peu complexée par son physique et Ziggy, un glandeur sans grand talent, imbu de lui même et qui promet de réaliser une grande oeuvre un jour…

Tout se dérègle à partir du moment où l’un et l’autre s’attachent plus qu’ils ne le voudraient à l’autre, entraînant rebondissements inattendus et scènes cocasses. Le roman est ultra contemporain, baigné dans un univers contemporain (on y parle de Koh Lanta ou d’adopteunmec.com) et est le premier à éclairer aussi justement l’amour au temps des bandes de copains et d’Internet.

Car, baigné dans l’idéologie dominante, nous pensions tous (enfin moi, quand je me posais la question) que l’amour s’était émancipé du regard social, incarné par le roman du 19e siècle où les amours des jeunes personnes sont toujours empêchées par des parents engoncés dans des considérations sociales. Dès lors que l’amour s’en était libéré -ne parle-t-on pas d’amour libre pour désigner le lien lâche entre deux personnes ?- on pouvait penser que la vie sentimentale s’était autonomisée et était devenue l’affaire de deux personnes (ou plus selon les goûts des uns et des autres) concernés. Or, ce que révèle très bien ce roman, c’est à quel point il n’en est rien. A quel point quand deux personnes s’aiment, il y en a beaucoup d’autres qui sont en jeu : la bonne copine libérée qui donne des cours de sexe à la pause déjeuner pour mieux retenir son ami, les copains de jeu vidéo qui expliquent comment faire pour pécho et retenir la femme de ses rêves… C’est d’ailleurs révélateur : dans ce roman, les héros n’ont pas de parents, Méline a bien une soeur, mais elle constitue l’anti-modèle absolu. L’amour est devenu l’affaire de la bande de copains et de copines. Sans oublier tous les préceptes dans lesquelles nous baignons tous : règles de vie édictées par les magazines féminins, forum Internet où les uns conseillent les autres… Etre en couple, c’est finalement être toujours plus de deux, révèle ce roman élégant et révélateur sur l’art d’aimer en France en 2014.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le saut du requin, Romain Monnery, Au diable Vauvert, ISBN 978-2846267854

 

Quatrième de couverture :

 

Toutes les histoires d’amour sont des questions sans réponse : où commence l’indifférence ? CDD ou CDI ? Comment se dire adieu ? Quel rapport entre le yéti et le point G ? Est-ce que ronfler, c’est tromper ? Deux garçons, une fille, combien de possibilités ?

Sur fond d’Internet et de chansons populaires, Le Saut du requin explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassés. Bref, ceci n’est pas une comédie romantique, mais ça y ressemble.

Romain Monnery est né en 1980, il vit à Paris et participe à la revue littéraire Décapage. Le Saut du requin est son second roman. Son premier roman, Libre, seul et assoupi, vendu à plus de 7000 exemplaires en France, a été traduit dans plusieurs pays et paraît au Livre de Poche en janvier 2014. Il est adapté au cinéma par la Gaumont, réalisé par Benjamin Guedj avec Denis Podalydès, Charlotte Le Bon et Baptiste Lecaplain. Le film sort en salle début 2014.



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