Voir du pays de Delphine Coulin

Le gros. Le rat. L’orignal. On peut gager que quiconque se trouve, dans un livre, affublé par le narrateur d’un des trois surnoms susdits, ne dispose pas d’un atout charme suffisant pour séduire la moindre fille qui passe.

Pour autant, nos héroïnes, Aurore, Marine et Fanny, deux soldates et une infirmière rescapées de six mois de mission en Afghanistan, actuellement sur le chemin du retour au bercail, finissent par choisir de partir avec eux.

Elles laissent en plan les deux autochtones beaux, males et civilisés qui, durant la journée, leur avaient servi de guides sur l’île de Chypre, pour aller terminer leur soirée, en compagnie du gros, du rat et de l’orignal, loin de la fête au village où des touristes suédoises commençaient à danser seins nus avant qu’une bagarre explose, et nous donnent ainsi à lire ce qui reste la meilleure scène du livre de madame Coulin ‘’Voir du pays’’.

Qui doit-on craindre le plus ? L’autre, l’étranger, en l’occurrence les deux hommes chypriotes dont on ignore tout, ou le même, c’est-à-dire les trois soldats français qui ont vécu comme les filles la même expérience, qui partagent la même langue ? Dans quel cas de figure la ‘’peur de fille’’, expression répétée plusieurs fois au cours du roman, risque-t-elle de trouver sa justification ?

Si quelque chose semble avoir été retenu lors de l’expérience de la guerre en Afghanistan, c’est la radicalité de l’autre, vu et éprouvé comme une menace potentielle systématique. C’est devenu comme un réflexe de survie.

Or, le loup n’est pas forcément celui qu’on croit. De même pour les lieux, et trois jours de repos dans un hôtel cinq étoiles à Chypre, peuvent s’avérer plus dangereux que six mois passés en mission de guerre au pays bienheureux des Talibans.

Le récit alterne entre réminiscence de la mission passée dans la vallée de la Kapisa (Afghanistan) et ces fameux trois jours (le sas de décompression) à Chypre qui précèdent le retour en France.

Marine et Aurore sont deux amies d’enfance. Dans les premières pages du roman, Marine nous est décrite comme une fille pêchue et décidée. Au physique elle ne fait pas vraiment rêver (‘’sa silhouette pyramidale, sorte de barbapapa en béton’’ page 10). A 17 ans elle s’est fiancée avec un skipper trouillard (je ne savais pas que ça pouvait exister).

Le lecteur en est très vite débarrassé suite à un saut en chute libre, l’auteur ait pris soin de bloquer le parachute à l’intérieur de son sac pour être certain que Sylvain Morison (c’est le patronyme du pauvre garçon, peut-être un cousin français de Jim) s’écrase au sol comme il se doit.

Bien lui en fasse pour la suite de l’histoire, car, c’est à partir de cet événement tragique que Marine décide de s’engager dans l’armée et rejoindre le 3ème RIMA.

Pour Aurore, c’est un peu différent. Aurore, c’est la bonne amie de Marine qui va s’engager dans l’armée parce que Marine y va, mais aussi, pour voir du pays ; et puis déloger sa peur de fille.

Là-bas, en Afghanistan, elles se lient avec Fanny, une infirmière, mère célibataire, sentimentale et rêveuse qui croit encore au prince charmant. Elle a choisi avec soin le prénom de son fils : Tristan.

Madame Coulin aussi qui a dû cogiter ferme pour trouver le prénom qui va bien à ses héroïnes.

Aurore, c’est un peu la fille qui s’éveille au fil des pages. En début de lecture, c’est une brave fille un peu molle, qui soutient une maman isolée dans l’éducation d’une fratrie nombreuse.

Aurore est un peu suiveuse ; si Marine avait décidé d’intégrer une équipe de curling, Aurore se serait proposée pour passer le balai à la surface de la patinoire.

Plus tard, les événements, le trauma de la guerre, la révèlent, déjà à elle-même, un peu aussi, il faut le reconnaître, au lecteur.

Pour Marine, la pêchue du début, après la chute sans parachute du fiancé, c’est un peu à une noyade sans fin qu’on assiste. Malgré les bouées que lui jette régulièrement son amie Aurore, à la dernière page elle n’a pas fini de toucher le fond des eaux.

Quant à Fanny, comme on dit à la pétanque dans une partie où on n’a pas marqué un point, elle a tout faux, c’est zéro pointé.

Le nœud afghan de l’histoire, c’est une sortie mal préparée hors de la base, qui vire au tragique pour Aurore (blessée) et Marine (restée en retrait alors que son amie était sous le feu d’une embuscade). Deux morts, deux blessés. On ne va pas tout dévoiler. Lors de séances de débriefing qui ont lieu dans l’hôtel chypriote sous l’égide d’un psychologue de l’armée, les acteurs du drame vont être amenés à revivre cet événement, et tenter de le surmonter grâce au verbe et à une espèce de simulateur informatique dont je n’ai pas vraiment saisi les modalités concrètes, malgré une lecture attentive. Sans doute une machine tamponnée secret défense.

Toutes les questions classiques relatives à la guerre sont là ; pourquoi la guerre, la guerre est-elle sale si elle n’est juste, le retour à la barbarie, les êtres cassés, les survivants, etc.

L’après-guerre c’est le temps de la reconstruction de soi, où comment passer du mode survie au mode vie tout cours ; pour Aurore et Marine c’est aussi le temps qu’il faudra pour tenter de résorber le fossé qui s’est créé entre elles, fossé dont il faudra au préalable connaître les raisons.

C’est vrai, c’est original un livre qui traite de la guerre, une guerre contemporaine, en prenant comme protagonistes principaux des femmes soldates. L’Afghanistan, pour moi et jusque-là c’était le mollah Omar sur sa mobylette, Gilbert Melki affalé dans un transat au bord de la piscine du Kaboul Kitchen, Oussama Ben Laden planqué au fond de sa grotte et, quand même, un peu de littérature, le grand roman de Robin Jenkins écrit au début des années 60, ‘’La colère et la grâce’’.

Alors oui, ça change et madame Coulin ne manque pas de courage.

Le déroulement de l’histoire en deux temps qui s’entre-chassent (le temps de la guerre et les trois jours à Chypre) est finement mené. L’idée selon laquelle ce n’est pas parce que la guerre est loin (physiquement) que le danger est écarté et que l’histoire est finie, est particulièrement bien vu. Et il est vrai qu’une tension va poindre tandis que la partie chypriote du livre prend de l’ampleur.

Pour autant et à mon sens, ça ne prend pas tout à fait. Sans doute est-ce parce que le livre est desservi par une écriture platement réaliste. Les phrases ont parfois tendance à s’enchaîner l’une après l’autre, comme des voitures qui viennent s’emboiter dans un embouteillage. Ça ne suffit pas à créer une prose à la hauteur des ambitions d’un récit qui ne manque pas d’idées narratives. Dommage.

Des interrogations subsistent sur le véritable statut du narrateur qui n’est pas nettement défini, et dont l’intervention dans le récit, par exemple pour affubler tel personnage d’un surnom (on retrouve ici nos gros, rat, orignal), n’est pas justifiée. Par ailleurs, en épousant plus ou moins le regard d’Aurore, dont le statut, (personnage principal ? crypto-narratrice) reste mal déterminé, le récit crée un flou. A moins que tout cela soit voulu et participe d’une démarche littéraire novatrice. Enfin, la dernière phrase du livre est incompréhensible, ou grotesque, ou alors c’est moi qui n’ai rien vu. Va-t-il y avoir une suite, le gros le retour ? Ou bien, on s’amuse à se faire peur juste avant d’éteindre la lumière et de rabattre la couette sous le menton ? A vous de juger.

Chronique d’Olivier Teboul

Voir du pays, Delphine Coulin, Albin Michel , ISBN 978-2246808633

Quatrième de couverture :

Deux filles, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Elles y ont vécu six mois de tension, d’horreur, de peur. Elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, pour ce que l’armée appelle un « sas de décompression », où on va leur réapprendre à vivre normalement, à oublier la guerre, à coup de séances de débriefing collectif et cours d’aquagym, de soirées arrosées et de visites de sites archéologiques de la vieille Europe.
Dans un décor de filles en maillots et de fêtes sur la plage, Aurore et Marine vont s’apercevoir qu’elles n’ont peut-être plus rien à perdre, et aller jusqu’au bout de la violence.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin